Article d’Elisabeth Roudinesco paru dans Le Monde le 28 août :
La psychanalyste Joyce McDougall, née Hilary Joyce Carrington, est morte à Londres, le mercredi 24 août, des suites d’une pneumonie, dans une maison de retraite où sa famille l’avait placée.
Née en Nouvelle-Zélande, le 26 avril 1920, dans une famille de commerçants aisés issus de l’immigration anglaise, elle fut très tôt sensible aux inégalités au sein d’une culture encore très coloniale. Durant l’entre-deux-guerres, elle suivit avec attention le combat des républicains espagnols et s’intéressa au féminisme et à tous les mouvements d’émancipation.
Comme le souligne Philippe Porret, son biographe, dans Joyce McDougall, une écoute lumineuse (Campagne-Première, 2005), c’est à travers la lecture du Livre du ça, de Georg Groddeck (traduit chez Gallimard), qu’elle découvrit la psychanalyse, ce qui la conduisit à poursuivre des études de psychologie. Après avoir épousé Jimmy McDougall, dont elle conservera le patronyme, elle se rendit à Londres, où elle reçut sa formation clinique auprès de John Pratt, tout en bénéficiant de l’enseignement de Donald Woods Winnicott.
Trois ans plus tard, recommandée par Anna Freud, elle s’installa en France et intégra la Société psychanalytique de Paris (SPP) sans changer de nationalité. Elle fit alors une deuxième tranche d’analyse avec Marc Schlumberger. En 1954, à la demande de Margaret Mahler et sous la supervision de Serge Lebovici, elle accepta de recevoir à Paris, pour une cure en anglais, un garçon américain de 9 ans, étiqueté schizophrène, avec lequel elle engagea un dialogue étourdissant qui sera publié en plusieurs épisodes et deviendra un classique : Dialogue avec Sammy. Contribution à l’étude de la psychose infantile, (rééd. Payot, 2001). Avec cet enfant fascinant et fou, elle parvint à instaurer une parole au long cours qui se prolongera ensuite par une amitié, au point qu’elle le consultera pour la publication de son cas, n’hésitant pas, à une certaine étape, à prendre la mère de celui-ci en analyse.
Au fil des années, Joyce deviendra une clinicienne reconnue dans le monde anglophone, francophone et latino-américain, pour son talent et sa manière de mener des cures avec une finesse inouïe puis de publier des cas, toujours en accord avec ses patients, ce qui, hélas, ne se fait plus aujourd’hui.
Invitée aux quatre coins de la planète, elle ne cessera de donner des conférences, toujours prête à changer de lieu et à s’ouvrir à de nouveaux récits. Elle aimait le théâtre, la peinture, la littérature, la danse, les objets baroques et les pratiques corporelles en tous genres, et elle avait un certain goût pour l’analyse des expériences sexuelles « différentes », telles que le transsexualisme et le transvestisme, ce qui ne contredisait pas son attachement à la plus grande rigueur clinique.
En 1950, elle fit la connaissance de Sidney Stewart, qui deviendra son deuxième époux et occupera une place centrale dans sa vie. Originaire de l’Oklahoma, il avait été GI dans le Pacifique et fait prisonnier. Par la suite, il rédigea un récit des conditions de sa survie, décrivant la manière dont il était passé de la mort à la vie selon un processus de réminiscence qui lui avait permis de sortir du trauma corporel et psychique lié à la captivité. Il deviendra psychanalyste.
C’est au contact de cet homme exceptionnel, qui accepta de vivre auprès d’une femme beaucoup plus célèbre que lui, que Joyce prit une orientation clinique nouvelle.
Comme le grand psychanalyste américain Robert Stoller, qui était son ami, elle se tourna vers une compréhension novatrice des sexualités dites « déviantes », à une époque où la communauté psychanalytique méprisait les homosexuels au point de leur interdire de devenir des praticiens. Dans un livre admirable, publié en 1978 (Plaidoyer pour une certaine anormalité, Gallimard), elle eut le courage de dénoncer ce qu’elle appelait la normopathie (pathologie de la norme) en vigueur chez ses collègues et de montrer que ceux que l’on qualifiait de pervers ou d’anormaux pouvaient aussi être à l’origine d’une véritable créativité pour la psychanalyse et pour la société.
Joyce McDougall, dont l’œuvre est publiée chez Gallimard, était une clinicienne d’une sensibilité rare, tout en demi-teinte, capable d’écouter avec humour, humanisme et naïveté les tourments d’une existence, sans jamais se départir de l’essentiel de ce qu’est l’éthique de la cure : laisser parler les mille facettes du moi sans oublier que seul compte le moment où le clinicien a le devoir d’user de son autorité pour ramener le sujet à la vérité de son désir. Encore faut-il, pour cela, avoir le don de l’interprétation juste : et elle l’avait !
E.R.
26 avril 1920, Naissance en Nouvelle-Zélande. 1960, publication de Dialogue avec Sammy, 24 août 2011, mort à Londres.
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Hommage de Jean-Luc DONNET (source wwwoedipe.org)
Hommage à Joyce McDougall
Depuis quelques années, elle s’’était comme éclipsée de la scène analytique, mais l’’annonce de sa disparition fait renaître l’’image lumineuse de Joyce McDougall, avec tout l’’éclat qui a fait de son parcours psychanalytique la trajectoire d’’une étoile de première grandeur.
Venue de son île lointaine des Antipodes en 1949, elle était arrivée à Paris en 1952 en passant par Londres. Une exilée donc ; ce qui la faisait se sentir partout « chez elle », toujours prête à explorer des espaces nouveaux. Sa première formation à l’’institut de la British Society, allait être interrompue au bout de trois ans par la nomination de son premier mari à Paris. A Londres, c’’était le moment où les conflits institutionnels, après les célèbres « Controverses », se trouvaient inscrits dans le clivage des trois groupes, se partageant tant bien que mal la formation des étudiants. Joyce appartint au middle group, comme Winnicott, son modèle. Son insatiable curiosité, peut-être aussi son insoumission de jeune femme issue d’’un pays de pionniers, la poussèrent à refuser les clivages établis pour profiter du riche ensemble clinique et théorique qu’’offrait, à travers les rivalités, la formation britannique. Déjà, comme Winnicott, elle voulait le dialogue.
Elle débarqua à Paris en 1953, munie d’une lettre d’introduction d’’Anna Freud pour Marie Bonaparte, et se trouva engagée aussitôt, en même temps que dans l’’amélioration de son français, dans un deuxième cursus. C’’était le moment même où faisait rage le conflit qui allait déboucher sur la première scission du mouvement psychanalytique français. Joyce fit partie de ces étudiants qui eurent à choisir leur camp, et elle choisit de rester à la SPP à cause de son analyste, et de son estime profonde pour Bouvet, et malgré son admiration pour Lacan dont elle continuera de suivre le séminaire.
Cette nouvelle expérience des conflits surgissant dans le champ institutionnel n’’a pu que renforcer en elle la méfiance à l’’égard de leurs motivations véritables, plus liées à des enjeux narcissiques de pouvoir qu’’aux divergences théoriques affichées. Elle éclaire aussi sa répugnance à l’’égard des systèmes théoriques dogmatiques, si propices à l’’aliénation groupale, et à un usage défensif face aux difficultés contre-transférentielles de la pratique. Sans doute est-ce la solidité de sa formation clinique, s’’étayant sur un pragmatisme anglo-saxon foncier, qui lui a fait considérer le champ théorique sous un angle directement fonctionnel, lui permettant ainsi une ouverture permanente sur un pluralisme qui ne pouvait menacer son identité d’’analyste. Elle aurait pu faire sienne la description que Lévi-Strauss a donné du bricolage théorique, dans la mesure où la liberté de ses emprunts allait de pair avec sa propre inventivité clinico-théorique.
D’’emblée, Joyce McDougall a voulu utiliser ses liens avec la British Society pour inviter à Paris ses analystes les plus réputés, jouant ainsi un rôle-charnière entre Londres et Paris. Très vite, elle a participé activement à la vie scientifique pluraliste de son groupe, et à l’’élaboration et la mise en œuvre des réformes du cursus de l’’Institut de Paris, qui ont contribué à la définition d’’un « french model » de la formation, et à sa reconnaissance récente par l’’API. A un regard rétrospectif, la rencontre de Joyce McDougall, habitée par la conviction intime de sa vocation, avec la double institution analytique où elle allait devoir se former, paraît recéler une valeur presque destinale : une conjoncture exceptionnelle l’a jetée au cœœur de deux cultures analytiques, chacune vivant un moment-clef de son histoire. D’’emblée Joyce a du relever l’’enjeu subjectif d’’avoir à intégrer en elle les facettes diverses et complexes de ces crises. Simultanément, elle s’’est trouvée en position de médiatrice sur le terrain inter-analytique. C’’est un rôle que ses qualités multiples appelait, et que, tout en affirmant sa propre position, elle tiendra à merveille sur le théâtre psychanalytique, aussi bien parisien que britannique, puis international.
Ce terme de théâtre s’’impose tout naturellement puisque Joyce a d’’emblée regardé la tragi-comédie institutionnelle comme relevant du théâtre, et qu’’elle a donné au théâtre une place centrale dans son œœuvre, place qu’elle a reliée aux souvenirs d’’enfance des représentations montées par son pater, ainsi qu’on nommait son grand-père paternel. Qui pourrait dire ce que l’’épanouissement de sa recherche psychanalytique aura dû à cette conjoncture initiale ? Le défi à relever exigeait certes un talent d’’analyste, très tôt reconnu par tous ; mais il fallait aussi la générosité, l’’énergie, le charme de la femme qu’elle était.
Le premier livre, signé avec S. Levovici, « Dialogue avec Sammy » illustre sa manière de relever les défis. On connaît les circonstances dans lesquelles la jeune analyste anglophone s’’engagea, sur la demande de Serge Lebovici, qui en assura la supervision, dans une cure à cinq séances hebdomadaires avec un jeune garçon psychotique. Je rappellerai seulement que le livre doit une part de son relief au fait que Sammy, se faisant le dictateur de son analyste, exigeait qu’’elle écrive, sous sa dictée, ce qui allait constituer une part essentielle du matériel des séances rapportées. Joyce a fait valoir que Sammy a su utiliser l’’inexpérience même de son analyste ; mais son propre talent a été, complémentairement, de se laisser utiliser ainsi. Le livre fut également publié en anglais avec une contribution de Winnicott : Joyce rapprochait ainsi les deux rives de la Manche !
Ce n’’est pas en tant qu’analyste d’’enfants que Joyce, dans les trente années suivantes, allait déployer la palette de ses recherches, même si la relation à l’’objet primaire a été la toile de fond de sa réflexion. Ses articles ont d’’abord paru dans des ouvrages collectifs, ou dans des revues diverses, surtout la RFP et la NRP. Ses livres seront constitués par la reprise de ses articles les plus réussis, et je ne peux qu’en rappeler les titres : « Plaidoyer pour une certaine anormalité » (1978), « Théâtre du Je » (1982), « Théâtre du corps » (1989), et « Eros aux mille et un visages » (1992).
Pour une ressaisie attentive et perspicace de leurs contenus et enjeux, je renvoie à l’’excellent petit livre de Ruth Menahem sur Joyce et son œœuvre (PUF). Quels que soient leurs thèmes, la présence subjective de l’’auteur et la fluidité de son style font de leur lecture un bonheur constant. Leur unité profonde découle peut-être de la consistance de leur assise clinique : avant tout, ils restituent, avec une sorte d’’évidence, l’’intimité de la situation analytique. Le lecteur se sent en prise directe avec la séance et il s’’identifie profondément aux deux protagonistes. La qualité de l’’évocation découle, pour une bonne part, de la référence fréquente à l’’implication de l’’analyste. L’’auteur fait état de ses mouvements contre-transférentiels, avec une pointe d’’humour qui enlève à leur évocation toute trace de pathos, pour faire mieux ressentir le radical de jeu fondateur de la méthode. La métaphore théâtrale qui sous-tend le modèle métapsychologique de Joyce étaye aussi le montage narratif savant qui rend compte de la dynamique processuelle. Toutes les descriptions théorico-cliniques de Joyce McDougall sont issues d’’une pratique psychanalytique de clientèle privée ; tous ses patients, depuis les névrosés ordinaires, les analystes en formation ou en tranche, jusqu’à ces cas si spectaculaires qu’’elle a décrits, sont des demandeurs, d’’emblée engagés dans une relation de transfert face à laquelle la mobilisation contre-transférentielle est nécessairement en cause. C’’est un point auquel Joyce McDougall attache une importance cruciale, et qui intervient dans ses discussions avec les positions de l’IPSO. Pour elle, la singularité du lien transféro-contre-transférentiel semble exclure a priori la visée d’une véritable objectivation. Le paradoxe sera qu’’elle créera des « portraits », comme le normopathe, l’’addictif, l’anti-analysant en analyse, le désaffecté, etc., si remarquables dans leur typicité qu’’ils deviendront de véritables « entités cliniques ».
Mais cette contradiction est celle de la Psychanalyse, et Joyce l’’a résolue à sa façon. Son audace l’’a poussée à s’’engager dans des situations-limites de l’’analysabilité, et ses tentatives de mise en sens ne pouvaient témoigner de l’’extension de l’’interprétable, qu’’en suspendant la considération de l’’équation personnelle de l’’analyste pour faire sa place à un registre objectivant, plus transmissible. Il reste que les thèmes qui ont nourri son inspiration - la sexualité féminine et la féminité, les néo-sexualités, les psycho-somatoses, les états-limites, les addictions, etc. - tiennent maintenant une place majeure dans les préoccupations de la pratique moderne.
Le « personnage » de Joyce reflétait les qualités presque contradictoires à l’œ’œuvre dans le « théâtre de son Je » ; ce dont elle savait jouer : rébellion contre les normes rigides, mais respect des principes ; fermeté du jugement mais fantaisie de la créativité ; humour tendre et ironie féroce ; féminité affirmée et douceur maternelle : l’’Eros aux mille-et-un visages ! Ceux qui ont été ses analysants se souviennent d’’une présence détendue et concentrée, propice au jeu, et d’’interventions glissées dans le vif de l’’échange, mais directes, incisives, lumineuses. Ceux qui ont été ses amis se rappellent, avec nostalgie, l’’hôtesse qu’’elle devenait dans la maison de campagne où, avec Sidney Stewart, son second mari, elle recevait avec une incomparable générosité.
Jean-Luc Donnet

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Journée d’hommage à Joyce Mc Dougall le samedi 9 juin 2012 à l’instigation de l’Ecole Belge de Psychothérapie Psychanalytique à Méditions. Voir le programme ici http://www.psycorps.org/journee-joy...