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Alice Cherki

De la honte à la haine

Conférence faite à Bruxelles en novembre 2009

par Alice Cherki


Ce qui m’a été proposé de travailler avec vous – et que j’ai accepté – est de reprendre les avancées que j’ai développées, dans La Frontière invisible (Editions Elema, 2006), sur les empêchements subjectifs qui peuvent frapper, dans notre société occidentale actuelle, les descendants d’immigrés venus d’anciennes colonies. Colonies dont la plupart ont été le théâtre de violences et de guerres, passées de surcroît sous silence pendant de nombreuses années. Mais il s’agissait surtout de reprendre cette immense préoccupation sous l’angle privilégié des affects que sont la honte et la haine. Tâche difficile car violences, honte et haine, qui ont partie liée, vous amènent à naviguer au plus près de la menace existentielle et de la désubjectivation (voire de la déshumanisation).

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Au risque de vous surprendre je vais commencer par une note optimiste, une petite phrase prononcée par un homme, jeune, il a trente ans, au cours de sa psychothérapie psychanalytique. Il me dit un jour : « Je n’étais pas un mauvais élève en primaire malgré la ségrégation, à peine voilée, autrement dit le sentiment implicite de ne pas être logé à la même enseigne. C’est au collège que j’ai ramé et surtout en français mais j’étais très bon en anglais parce que là les copains de parents français et moi, nous étions à égalité devant l’abord de cette langue qui leur était autant et même plus étrangère qu’à moi. »

Il faut vous en dire un peu plus. Ce jeune homme est né et a grandi dans une cité des environs de Paris, dans une famille de parents algériens. Il a une sœur aînée et trois frères plus jeunes que lui.

Son histoire baigne dans les violences familiales et les violences de la cité. Un frère a fait de la prison après une altercation avec un autre jeune de la cité qu’il a fini par tuer d’un coup de couteau. Les forces de l’ordre ne s’empressent pas d’intervenir du genre « qu’ils se débrouillent entre eux » et pour répondre à cet acte, des habitants de la cité brûlent la voiture, s’en prennent aux parents, et la famille doit déménager en urgence.

Lui-même a subi des assauts sexuels de la part d’un oncle lors de vacances en Algérie, agression banalisée par les parents.

Mais la violence a été déjà antérieurement exercée sur la sœur aînée (dénoncée par lui et ses frères plus jeunes pour avoir été vue en compagnie d’un « gaou »). A l’époque, il avait environ une douzaine d’années, agir ainsi lui paraissait normal. Mais la sœur est envoyée et mariée de force en Algérie.

Elle a réussi à revenir et vit à Toulouse loin de la famille avec laquelle pourtant elle n’a pas rompu. « Depuis que je viens vous voir », dit-il, « j’ai compris l’abominable de ce qui lui était arrivé et j’ai même réussi à en parler avec elle. Mais vous savez, elle aussi était violente.Quand je faisais mes devoirs et qu’il y avait quelque chose que je ne comprenais pas, elle me donnait des gifles sans arrêt. Je l’aimais ma sœur mais là je la haïssais. »

Enfin, lui estime s’en être sorti. Pour fuir les violences de la cité, contrairement à ses frères, il grimpait sur son lit, tourné vers le mur et se racontait des histoires. Il a effectivement passé un brevet, refusé une filière technique de garage qu’on voulait tout naturellement lui imposer (orientation imposée de façon très fréquente pour ces jeunes des cités), puis un bac, a fait un ou deux ans d’études supérieures et travaille dans une mutuelle d’assurance européenne où il grimpe les échelons. Il manie les nouvelles technologies et s’exprime avec aisance. Il se veut français et musulman, fait le ramadan et ne boit pas d’alcool même si tout son entourage amical en boit. Mais lui n’aime pas.

Il m’a décrit ainsi tout un univers de violences et de débrouillardises car il a su, adolescent et jeune adulte, tirer parti des étayages qui lui ont été fournis par des personnes qu’il a rencontrées au cours de sa vie.

Ceci pour vous dire que cette petite phrase que je vous ai rappelée au début de mon propos, cette réflexion subjective énoncée, à distance de la honte ressentie dans ses années de collège et avec la pointe d’agressivité à l’égard des autres collégiens m’a fait penser dans mon transfert sur lui : « Bravo. Tu es en route mon petit gars vers ta liberté de sujet. » Il ajoutera plus tard en évoquant son aisance dans cette langue, l’anglais, qu’elle n’était pas envahie des formulations prescriptives traditionnelles et souvent religieuses énoncées par les parents en langue arabe.

Et si j’ai commencé par cette petite note, c’est pour indiquer la voie étroite qui peut s’ouvrir vers des identifications plurielles au prix d’ailleurs de désidentifications souvent vécues comme des déflagrations. Se construire dans ce passage d’un monde à l’autre, se dés-identifiant et se ré-identifiant, maintenant cependant dans cette ré-identification des traits de la culture ancestrale, est un trajet difficile.

Mais le plus important à souligner, c’est que ce trajet doit être soutenu par une altérité fiable. L’émergence de la haine peut alors favoriser le clivage, dans la présence de l’autre, entre celui qui a trahi et l’autre, qui prend consistance, comme altérité fiable.

Véritable travail de victoire sur la honte et d’appel à l’altérité « que l’autre se prononce au fond », ce qui fut le cas avec ce jeune. Ce n’est malheureusement pas le lot commun. En effet, violences, honte et haine ont partie liée.

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Violences : on parle toujours des violences sans en indiquer le mouvement et la cause. Freud disait déjà que les Etats se tenaient garants de la légitimité de la violence et il attirait immédiatement l’attention sur les effets sur les individus d’une violence de lois arbitraires et du comportement des puissants provoquant chez les individus une régression et un libre cours à un déchaînement pulsionnel conduisant parfois à la destruction. On peut faire un pas de plus dans nos sociétés à la dérive, multipliant des lois répressives erratiques et en même temps proposant comme seul objet de désir celui de l’avoir, du droit à l’avoir (le plus beau portable, les plus belles chaussures, en avoir plein nos armoires comme dit Alain Souchon), tout objet jetable pour être remplacé par d’autres comme l’assignent les règles de l’économie libérale. Et ceci, avec comme idéal, l’argent qui roule tout seul. Ne s’agit-il pas là d’une infinie violence de ce double mouvement qui consiste à d’une part, humilier, silencieux l’histoire parentale (ces jeunes sont dans leur grande majorité issus de populations qui ont connu les violences coloniales et les guerres coloniales et surtout les silences qui les ont accompagnés dans l’après-coup) et d’autre part, proposer dans l’inégalité la plus absolue des objets subterfuges de jouissance, éludant le tiers et l’altérité, comme idéal de vie.

On a beaucoup glosé autour des révoltes de 2005 (je préfère le mot révolte à celui d’émeute). Que demandaient alors les jeunes comme on dit ? Le respect et la dignité, qu’une parole symbolique vienne les reconnaître comme sujets désirants et effacer l’injure. Souvenez-vous « racaille à nettoyer au karcher ». Il s’agissait de reconnaître aussi la panique des adolescents fuyant devant les policiers. Et aussi, le passage à l’acte de l’assaut par ces mêmes policiers d’une mosquée un soir de ramadan. Aucun mot n’a été prononcé dans ce sens, aucune reconnaissance symbolique, aucun espace pour ouvrir le graphe du langage. Mais nous y reviendrons.

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D’ailleurs que nous dit Rancière répondant à la question : « Que vous inspire la révolte des banlieues ? »

« C’est un autre effet du mépris dans lequel est tenue la capacité du plus grand nombre. Il ne s’agit pas d’intégrer des gens qui, pour la plupart, sont français mais de faire qu’ils soient traités en égaux. Le problème n’est pas de savoir si des gens sont mal traités ou mal dans leur peau (c’est le philosophe qui parle), il est de savoir s’ils sont comptés comme sujets politiques, doués d’une parole commune. Et le sens de la révolte est aussi lié à leur propre capacité à se considérer comme tels. Apparemment ce mouvement de révolte n’a pas trouvé une forme politique, telle que je l’entends, de constitution d’une scène d’interlocution reconnaissant l’ennemi comme faisant partie de la même communauté que vous. La réaction à une situation d’inégalité est une chose. L’égalité, elle, se manifeste politiquement quand les exclus se déclarent comme inclus dans leur manière même de dénoncer l’exclusion. Pour sortir d’un schéma médical de traitement expert des symptômes, il faut que se dégage une forme de subjectivation, traversant toutes les médiations culturelles, sociales, religieuses pour devenir la parole d’un « nous » qui construise une scène matérielle où la parole se fait acte. » Parole juste d’un philosophe politique qui interroge la démocratie.

Mais justement qu’en est-il de leur propre capacité à se considérer comme tels, sujets politiques alors qu’ils sont considérés comme exclus de l’intérieur, corps étrangers inclus à exclure et que la carence du politique majoritairement laissant ouverte la porte à des discours soit répressifs, soit identitaires, n’assument ni le lien, ni le lieu.

Cette inégalité, ce que j’ai nommé « exclusion de l’intérieur », est patente, elle est ressentie non seulement comme humiliation et souffrance de ceux, comme je vous l’ai rappelé, qui ont été pris dans les effets des discours portés sur leurs géniteurs mais les emprisonne dans cette frontière invisible de l’intérieur du territoire que désigne en anglais (l’anglais encore !) le terme boundary et emprisonnant aussi derrière eux « la génération précédente » comme un impossible à dire, un bateau en rade d’amarrage. Les effets sur le plan de la subjectivité personnelle sont considérables et ce depuis au moins trois générations. Clivage, déni, honte dans un premier temps. Honte, c’est-à-dire défaite narcissique, honte de sa propre image, repli sur un corps sans miroir, arrêt de tout passage possible à la médiation sociale qu’évoque Rancière. Honte tue, honte bue, mais pour combien de temps ?

Sortir de la honte, sortir de la défaite du corps nu, qui veut rentrer sous terre, sidéré, pétrifié, suppose un mouvement pulsionnel qui se soutient de la haine.

Effectivement par rapport à la honte, la haine est un mouvement pulsionnel adressé à l’autre. Même issue de la violence, même issue de l’intime lié au corps, de l’humiliation et de la souffrance subies, la haine, à ne pas confondre avec la destructivité, est du côté de la défense du moi des pulsions d’autoconservation, « une école d’utilité publique réservée aux écorchés vifs ». Il faut l’entendre comme un appel, un appel à une nouvelle subjectivité, une reconnaissance d’altérité et de différenciation que devraient permettre les médiations culturelles, sociales et religieuses comme le signale lui aussi Rancière.

Honte et haine ont en commun d’être des affects qui témoignent d’un trouble de la filiation et d’un appel à la possibilité de dire oui au fait d’être des vivants avec d’autres, c’est-à-dire mortels avec d’autres. Encore faut-il que l’autre accepte de partager la dette.

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J’ai, il y a longtemps déjà, alerté sur les états d’empêchements subjectifs de ceux que j’ai nommés « les enfants de l’actuel ». Dans ces états d’empêchements subjectifs, ce qui peut éventuellement surgir comme « affect » (est-ce vraiment le terme qui convient ?) est la honte, plus souvent d’ailleurs sous la forme de la honte de la honte, au point de pouvoir nous réjouir comme d’un progrès de l’apparition de la haine, écrivais-je alors (La Frontière invisible, p.93-94).

Les enfants de l’actuel, enfants des guerres et des catastrophes, qui hantent le social et certains divans ne sont certes pas hors sexualité infantile ni hors langage mais soumis à la Verleugnung, au déni, pris dans une fracture psychique au niveau même du remaniement des inscriptions de la mémoire freudienne. Ils ne sont pour autant ni psychotiques, ni pervers. Car même si certains sont traités comme des cas à proximité de la psychose, il ne s’agit pas de forclusion au sens de la forclusion du Nom du père irréversible dans la structure. Ils sont dans le registre de la Verleugnung et du clivage.

Le discours psychologique et même psychanalytique cherchent donc à les classer nosographiquement ou structurellement en états-limites, pathologies addictives, délinquances, névroses narcissiques, généralement affectées du signe moins : non élaboration des identifications secondaires, carence de la régulation des pulsions affectée du signe moins en effet par rapport à la négativité, un « moins de moins » alors que ce signe moins, je le marquerais plutôt dans :

- une douleur de la langue : même prolixes, ils nous disent que les mots ne disent rien ;

- dans un ici et maintenant figé, dans une temporalité troublée, toujours décalée, et même l’errance est toujours circonscrite, tournant finalement en rond dans des espaces clos, deux bancs de boulevard ou un carré entre deux tours d’immeubles ;

- dans une absence de mémoire des rêves dont la langue elle-même est appauvrie et,

- d’une non-réappropriation de la mémoire du passé. Certes des souvenirs peuvent être égrenés, mais c’est comme s’ils appartenaient à quelqu’un d’autre. Et peut-on alors parler de souvenirs ?

En excès cette fois, un corps exposé et en même temps exclu de la parole, souvent marqué de signes, d’entailles, dont le statut est difficile à déchiffrer. Hiéroglyphes supposant déjà une écriture ou plutôt entames du corps comme premières perceptions en attente de réinscriptions, en tous les cas marques faisant appel à l’ouverture d’un espace symbolique pour accéder à une traduction, une inscription en traces psychiques, et ce qui parfois s’en repère, c’est la honte. Honte et non culpabilité. La honte « affect » ou plutôt « expérience » à la jonction du privé et du social, du plus intime et du public, de la subjectivité subjective et du culturel, mais qui marque la violence faite à la capacité de se représenter, laisse sans mots, sans voix aussi et le corps propulsé veut disparaître, s’enfoncer et est condamné à l’assignation immobile.

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Si la folie enferme dehors, ceux dont je parle sont exclus de l’intérieur, corps étrangers inclus à exclure, pris dans l’impasse de l’enfermement, et ont recours à des modes de survie psychique dont on peut indiquer sommairement quelques figures.

Les trois que je retiendrais sont comme trois moments, moments au sens freudien du terme qui indique un temps logique :

1) Celui de l’identification au déchet qui s’accompagne toujours d’un désastre des repères narcissiques.

2) Celui de l’errance qui est en fait à la fois un enfermement et une quête d’un lieu qui fasse lien.

3) Celui de la nostalgie et du recours à une origine originelle toute puissante qui conduit non plus à l’identification au déchet mais à une assignation à une identité prescrite et sans faille, miroir inversé de la soumission aux représentations dominantes.

Le temps de l’identification au déchet

Un peu difficile voire même abrupt de proposer identification au déchet, et pourtant comment désigner à la fois ce qui est jeté de la langue et pourtant reste comme cette part morte encryptée, évoquée par Ferenczi. C’est toujours là et c’est rien, ça insiste pour accéder à la symbolisation et ça chute sans cesse, non nommé, non accessible au refoulement ; comment indiquer à la fois ce déchet et que dans le ressac de ce sentiment de vide intérieur dans lequel l’enfermé se débat ou se love, il se prend pour ce rien, cette part morte innommée mais présente, omniprésente.

Désastre narcissique : on peut imaginer qu’à se regarder dans le miroir se profile toujours autre chose qui serait derrière, ne fusse que l’ombre d’un bout de ciel. Un mirage même qui aurait le statut précaire mais vital de l’illusion, illusion-temps et illusion-espace. Cette illusion vient rompre la figure de l’étranger absolu qui protège de l’autre mais interdit de se reconnaître partiellement dans l’autre. Or, dans ce temps c’est comme si rien ne se reflétait, ne se donnait à voir qui ferait bord, assise imaginaire ou... surface d’ardoise.

Ces corps épinglés, couverts de marques et d’emblèmes n’arrivent pas à être regardés par eux.

Le temps de l’errance

Ces corps marchent dans un temps étal et fragmenté, sans temporalité et dans un espace déserté, errants. Cette errance consiste souvent à tourner en rond, enfermés de l’intérieur entre l’impossible de traduire les récits ou les silences des parents pour les oublier et se séparer, et la carence de l’espace public à s’offrir comme lieu d’accueil des repères symboliques, ou tout du moins des traces qui font tenir le père ou en tous cas comme « réservoir » de représentations permettant de reprendre ces traces signifiantes et de les faire bouger sans qu’elles soient d’emblée déjetées ou exclues par cet espace même.

Mais dans le même temps leur marche, un piétinement souvent, avance en quête d’un lieu métaphorisé permettant de reprendre et de réinscrire ces traces en souffrance dans de nouvelles inscriptions, des souvenirs neufs.

Temps de la nostalgie et du recours à une origine originelle

Autre temps de l’enfermé de l’intérieur. Temps de résolution régressive ? En tous les cas, conséquence de l’échec de la rencontre du lieu métaphorisé, permettant le déplacement et le passage. Recours à la crispation sur l’origine, sur la croyance en une origine originelle, sans écart et sans perte ; certitude le plus souvent désaffectée dont le meilleur affect serait la nostalgie mais une nostalgie qui rend immobile, dans l’impossibilité de créer ce pays de l’ailleurs qui soutient la subjectivité.

Ce recours, au prix de la désubjectivation, rend parfois vivable l’enfermement et vient habiller le sentiment de vide intérieur des oripeaux de croyances anoblies. Mais il conduit à l’assignation à une logique identitaire, identité UNE, de laquelle est vidée la question de sa propre étrangeté, de son altérité à l’autre mais aussi, mais surtout à l’Autre de soi dont l’accueil est l’un des temps du déplacement d’un exil psychique… réussi.

De ce recours-là de singularités en détresse, bien des groupes sociaux se nourrissent ou même se repaissent.

Perceptions, inscriptions, double-inscriptions, refoulement, déni. Sans vouloir vous infliger trop de théorie je vous rappelle brièvement le schéma freudien de l’appareil psychique et de l’inconscient que Freud a élaboré dès L’Esquisse et la Lettre 52 et qu’il n’a jamais abandonné. Les perceptions s’organisent en signes de perceptions, eux-mêmes remaniés en représentations de choses, qui seront remaniées, dans l’articulation avec les représentations verbales en représentations de mots, c’est cette double inscription en représentations de mots qui constitueront les traces mnésiques, nouage nécessaire pour accéder au refoulement et au retour du refoulé. Chaque étape nous dit Freud est une traduction et comme dans toute traduction avec un reste, qui seront les fueros enkystés, ce qui reste en rade par rapport à une inscription en représentations de mots, en attente de liaison avec les représentations verbales conscientes ou préconscientes fournies par le monde.

La possibilité ou l’impossibilité de liaison des traces mnésiques inconscientes avec les représentations verbales préconscientes et conscientes régissent les capacités de refoulement et de l’éventuel retour du refoulé. Toute l’aventure du signifiant chez Lacan suit ce parcours et ses impasses. L’implication du sujet dans la chaîne signifiante ne va pas de soi. Que le sujet soit représenté par un signifiant pour un autre signifiant n’advient pas d’emblée, suppose la possible métaphorisation, ce qui renvoie dans la théorie freudienne à la double inscription, aux deux faces de la représentation de choses et de mots en leur nouage nécessaire pour accéder à la Verdrängung (au refoulement). Les signifiants dans la métaphorisation en leur glissement et association créent un sens nouveau, c’est alors que l’on peut parler de subjectivation.

Une fois encore, accéder à la capacité de refoulement, c’est accéder au « se souvenir pour oublier ». On pourrait même dire se faire des souvenirs neufs.

Mais chez ces enfants de l’actuel, cette mémoire pour l’oubli semble le plus souvent impossible. Ils sont pris dans le déni (Verleugnung).

Par ou dans ce déni, le texte est falsifié mais la lettre, elle, demeure inaltérée bien qu’isolée d’une possible réinscription dans la mémoire en souvenirs accessibles à la remémoration et à l’oubli.

Il y a une fracture dans le tissu psychique. Mais ce qui a été dénié fait retour dans l’acte ou le corps.

Il importe de différencier cette mémoire de l’oubli, celle qui ne peut exister que dans l’actuel, de la « mémoire-commémoration » – qui consiste à ériger des images figées, des images effigies, des effigies figées qui viendraient prendre place plutôt imaginaire que réelle : s’en remettre à ces images du passé pour s’en repaître et… s’en justifier a pour fonction de se déresponsabiliser dans un curieux assujettissement à ces images toujours maintenues au premier plan, abusivement présentes. Cette mémoire monumentale, y compris parfois sous la dénomination « devoir », devient, paradoxalement, une installation dans l’éternité, dans l’écrasement de la temporalité et le fantasme d’auto-engendrement tout à l’opposé de cette capacité de se souvenir pour oublier qui permet au sujet de devenir auteur, acteur, dans sa limite, dans sa différence générationnelle, sexuée (et mortelle). Je précise cela car réfléchir sur la clinique de l’actuel engage très distinctement une différence d’avec cette commémoration : celle-ci très souvent vient se superposer avec une certaine écriture de l’histoire imaginarisant une origine pleine, sur fond d’exclusion et de déni, écrasant non seulement l’énonciation mais l’historicité. Dans la même niche se loverait la mémoire monumentale et soit l’anhistoricité, soit une histoire excluante ; ce qui a eu lieu n’a pas eu lieu. Cette mémoire monumentale est aussi un retard. Le collectif a tendance à s’en emparer comme objet, sur le mode de l’incorporation… Pourtant ce mécanisme n’est pas inévitable si reste vivace la fonction symbolique dans le social.

Mais je ne vais pas vous infliger trop de développements théoriques sur l’inconscient, la mémoire et la langue. Je vous renvoie pour cela aux pages de La Frontière invisible.

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Si j’ai tenu à vous présenter cette brève description clinique de ces enfants de l’actuel (qui concernent essentiellement des adolescents et des jeunes adultes) et surtout ce que l’on peut repérer de la fréquence de cette « résolution » de l’enfermement de corps étrangers inclus à exclure, c’est pour insister ici sur la présence de la honte, y compris sous l’attitude éhontée. Mais revenons sur la honte.

La honte, si proche de la confusion, confusion des sentiments et surtout confusion des langues, qui conduira déjà Ferenczi – dont j’ai envie de noter au passage qu’il a été en première ligne pendant la Première Guerre mondiale et a pensé les névroses de guerre – sur les pas de son élaboration d’une part morte du moi, de l’autoclivage narcissique. Effectivement la honte est toujours en relation avec une atteinte narcissique. Là se marque la différence d’avec la culpabilité qui relève de la faute et de la dette, de la supposée transgression d’une loi intériorisée. Mais surtout, la culpabilité est liée au refoulement et à la possibilité de scénarii et montages fantasmatiques. Avec la culpabilité, nous sommes au cœur de la subjectivation. Avec la honte, nous ne sommes pas encore dans le registre de la faute, ni de la dette. Nous sommes dans le manquement ou la faillite des idéaux narcissiques certes, mais surtout dans l’exclusion de soi à soi, de corps étranger à sa propre représentation. Il ne s’agit plus d’être dans l’accueil ou l’effroi de sa propre étrangeté mais dans l’exclusion compacte, dans la menace de disparaître dans l’immonde, dans le non-monde, dans un véritable effacement des traces qui font tenir le sujet. Toutefois dans cet éprouvé catastrophique, cet effondrement de tout recours à la parole, elle est un appel muet mais urgent à l’autre, un appel à sauvegarder en soi l’humanité de l’homme qui doit exister, même déniée, chez l’agent traumatisant éhonté. Avoir honte pour un autre qui n’a pas eu honte. Il revient à Nicolas Abraham et Maria Torok d’avoir insisté sur le lien entre la honte, le trauma et le secret. Ce secret qui concerne l’idéal du moi qu’il ne faut pas perdre, le descendant en hérite sous la forme de l’incorporation au prix d’une objectivation « ce qui est subi n’est pas blessure subjective mais menace de perte d’objet qu’il faut maintenir » et au prix surtout d’une démétaphorisation, d’une destruction active de la figurabilité des mots. L’incorporation implique la destruction de ce par quoi la métaphore est possible, le différentiel, l’écart. La honte est à la fois motrice de l’incorporation et apparemment annulée par elle.

Honte si insistante dans la clinique de l’actuel, accompagnant le clivage et signant à la fois l’impossibilité et la nécessité de trouver de la représentation à ces zones clivées. A la suite de Ferenczi et d’Imré Hermann, Nicolas Abraham et Maria Torok ont été effectivement les premiers en France à repérer ces situations dans l’analyse, d’où les récits et la remémoration paraissent exclus. Les mots tournent à vide face à l’incorporation. Le secret de la situation indicible survenue chez les parents, non seulement ne peut être dit mais doit être maintenu encrypté. Surtout s’ils ont disparu.

Les représentations symboliques du social faillissent à fournir des discours sans honte ni gloire permettant de puiser de quoi articuler une chaîne signifiante non trouée, permettant de reprendre les premières inscriptions en traces psychiques. Plus concrètement, quel trou dans la filiation quand la langue, l’histoire des générations antérieures a fait l’objet de déni, de dévalorisation, plus même de silenciation par les instances symboliques du pays d’accueil. Comment articuler les restes traumatiques de cette histoire parentale, dont ils sont les héritiers involontaires, aux représentations du monde dans lequel ils sont amenés à vivre. Comment trouver dans ce monde des représentations banales et communes à tous, sans honte ni gloire comme j’ai l’habitude de le dire, qui leur permettent de faire accéder ces bouts d’histoire, de langue, à un statut de traces psychiques constitutives du refoulement et du retour du refoulé et non de rester dans un clivage laissant cette part morte du moi, muette, mais qui insiste.

En outre, que proposent les sociétés actuelles gouvernées par « l’idéologie libérale » car c’est une idéologie, une idéologie de marché. La jouissance immédiate, tout, tout de suite, et en plus de quoi ? d’objets jetables, interchangeables, avec le droit à l’avoir, le discours sur l’argent facile qui s’auto-engendre sans limite et dans l’excès. Car c’est bien d’excès dont il s’agit, excès des corps, dans leur errance par rapport à une possible subjectivation.

Qu’en est-il des pères ouvriers émigrés des anciennes colonies ? Silenciés par le déni de l’histoire coloniale et de ses violences, dont les traces et les repères qui les ont fait tenir ont été dévalorisés, voire rejetés. Ils sont en outre, même à la retraite, des ouvriers qui ont gagné dur le salaire familial, aux corps trop tôt vieillis. Dans un film relativement récent, Beur, Blanc, Rouge de Mahmoud Zemmouri, prenant pour trame le match France-Algérie qui, vous vous en souvenez sans doute, a donné lieu à des débordements de jeunes beurs envahissants la pelouse ne supportant pas l’incontestable supériorité de l’équipe française. Dans ce film, on voit un jeune plutôt gentil mais dans l’errance, s’inventant des repères qui ne tiennent pas, se faisant passer aux yeux de sa belle pour un homme d’affaires, s’inventant un « faux Self », « moi plombier jamais ! » Honte de dire qu’il n’a pas de diplômes, qu’il n’a pas d’argent, mais trouble de la filiation avec un père ancien ouvrier et retraité laminé par la pauvreté.

Dans ce film également, ce père, vieil ouvrier « chibani », passe son temps à jouer au loto l’argent du pain ! Effacée la figure paternelle, support d’une possible métaphorisation, effacée et dans le collectif et dans la famille. Le repli de l’errance se fait sur le regroupement avec des semblables dans une identification imaginaire des membres entre eux ou encore à l’équipe de foot algérienne dont en fait ils ne savent rien et dont ils nient l’altérité.

Si j’ai insisté sur la honte, c’est qu’elle marque l’existence même, dans un impossible partage avec la honte de vivre, commune à tous. Elle accompagne comme une ombre le sentiment de se prendre pour un déchet, pour cette part déniée mais présente qui insiste. Et d’autant plus que s’interroge la fragilité de sa propre image, déjà spéculairement vacillante dans le regard de l’Autre. Ne pas savoir quel objet je suis dans le désir de l’Autre finit par impliquer que je suis en droit de le soupçonner de vouloir jouir à mes dépens, ce qui est la porte ouverte à la haine. Or la honte et le « j’ai la honte » non transitivés comme un objet à s’approprier est déjà un appel, appel à des lieux d’accueil, de reconnaissance et de possibilités créatives, de fiction et de métaphorisation. Quand la réponse, comme nous l’avons déjà vu, venue des plus hautes instances symboliques du politique est la promesse de la karchérisation et de traiter de racailles des jeunes qui déjà se prennent pour des exclus, pire des déchets, l’humiliation et la souffrance font basculer cet affect fondateur qu’est la honte, vers un autre, la haine. On a coutume de dire que le troisième est l’amour et l’on parle d’hainamoration certes, mais la haine est antérieure à l’amour. Ne pas savoir quel objet je suis dans le désir de l’Autre finit par impliquer que je suis en droit de le soupçonner de vouloir jouir à mes dépens, ce qui est la porte ouverte à la haine, faut-il le répéter.

« La haine une école d’utilité publique réservée aux écorchés vifs. » Plus surprenant. J’ai retrouvé une phrase extrêmement choquante mais vraie d’un Albert Camus disant : « Il n’y a que la haine pour rendre les gens intelligents », phrase étonnante de la part d’un homme davantage connu pour son amour de la vie et de la conciliation, mais sans doute pressentait-il la valeur positive de la haine, de par son histoire même d’enfant pauvre, marginalisé par rapport aux autres lycéens.

Si nous revenons sur les incidents qui sont survenus dans les banlieues en novembre 2005, on ne peut que constater cette faillite des agencements symboliques régulateurs de la société d’accueil dont nous parlons depuis longtemps. En plus des discriminations au logement, à l’emploi, à l’entrée dans les discothèques..., discriminations au faciès ou au nom, s’ajoutent la surdité totale des plus hautes instances régulatrices à la demande de reconnaissance symbolique, d’être traités « dignes » comme disent ces enfants. Ils demandaient qu’on retire les mots de racaille, de Karcher, les transformant en déchets à nettoyer, redoublant le sentiment d’être vus sans être regardés. Ils désiraient aussi qu’on fasse toute la lumière et que l’on dise solennellement qu’elle sera faite sur la mort de deux collégiens pris de panique et enfin que l’on déplore publiquement l’explosion d’une grenade lacrymogène devant une mosquée, qui plus est, le soir de l’Aïd... Aucune phrase de ce genre n’a été alors prononcée. La seule réponse est celle du déni des violences policières, qui redouble la violence et la suscite en réponse de cette faillite de l’Autre. Violence brutale, erratique qui peut se retourner contre soi-même ou le plus proche. La transformation de cette violence brutale erratique, sans objet défini, s’endigue en une haine orientée vers un objet reconnu, reconnaissable. Le « ne pas savoir ce que je suis dans le désir de l’Autre » finit par impliquer que je suis en droit de le soupçonner de vouloir jouir à mes dépens. Le soupçon devient certitude.

La haine, comme l’amour mais avant lui, passion qui s’approche le plus de l’être, avons-nous dit. La haine n’est-elle pas une tentative de susciter du désir là où une identification s’avère impossible ? En d’autres termes, si l’amour est un lien de sentiment qui procède du lien social, qu’en est-il de la haine et de la fracture qu’elle suppose ? Car telle est la question à laquelle nous sommes constamment confrontés à l’heure actuelle : la haine fait-elle lien au même titre que l’amour ? Dans les banlieues (ou en d’autres lieux plus policés) où on a la haine, cette haine pour les flics, les contrôleurs de bus, les professeurs, a-t-elle pour effet de créer des liens ? Y a-t-il une politique qui dicterait cet « avoir la haine » comme l’on disait par exemple qu’il y avait la nécessité d’être habité par la haine de classe ?

L’éclipse du politique et des organisations susceptibles de prendre en charge la vie sociale promeut la haine, l’ethnocentrisme et les idéologies du ressentiment qui se constituent en une réplique à une injure effective ou supposée.

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La haine rangée parmi les passions de l’être au plus près de l’existence, la haine est une lutte du moi pour sa conservation et son affirmation, écrit Freud dans Pulsions et destin des pulsions en 1915 déjà. La haine comme relation à l’objet, ajoute-t-il, est plus ancienne que l’amour. Elle prend sa source dans la récusation aux primes origines du monde extérieur, dispensateur de stimulus, récusation émanant du moi narcissique, vivant ces stimulus (le mot est de Freud) comme désagréables voire dangereux pour la conservation du moi, d’un moi extrêmement fragile. La haine précède l’amour, l’objet du déplaisir est haï et ensuite aimé si quelque satisfaction vient conforter le moi.

C’est une attitude contre l’autre lorsque l’instance symbolique est incapable d’introduire la différenciation et l’altérité. Se manifeste alors l’identification au rejet de l’autre. Or, elle est paradoxalement habitée par une exigence éthique : l’homme refuse de n’être que ce qu’il est visé, il cherche une issue au-delà du mal et de la souffrance. C’est dans ce sens que l’on peut entendre cette surprenante phrase de Camus que j’ai citée précédemment. Pour en sortir, il est nécessaire que l’instance symbolique que je nomme pour ma part les médiations fictionnelles et symboliques, soit capable d’introduire la différenciation et l’altérité qui permettent d’accepter que l’autre n’est plus seulement un qui veut jouir secrètement de votre souffrance.

Cette protection du moi narcissiquement fragile auquel le monde extérieur n’ouvre que des stimulus déplaisants pour parler comme Freud, vécus comme dangereux et non acceptables, et la carence de la médiation symbolique qui permettrait dans un second temps d’accepter cet étranger d’abord hostile. Le film La Haine sorti bien avant les soulèvements de 2005 mais annonciateur, en donne un exemple remarquable. Entre parenthèses, si je fais souvent appel aux films (cinéma), ici Beur, Blanc, Rouge de Zemmouri ou La Haine de Mathieu Kassovitz, ce pourrait être les documentaires de Mehdi Allaoui sur les silences des violences coloniales et de la guerre d’Algérie, ou d’autres encore, de Yasmina Benguigui (Mémoires d’immigrés ou encore Mémoires du 9/3), c’est que non seulement ils montrent, par l’image et dans son articulation avec elle, du réel mais aussi parce qu’ils témoignent de l’exigence de créativité de ces réalisateurs comme nouage de leur propre histoire comme autant de fragments à verser dans les médiations symboliques pour tous.

Le film La Haine donc en donne un exemple remarquable si on veut bien le voir. Ces jeunes, ces petits autres de la transversalité où chacun s’appuie sur des semblables, sont unis dans la haine du flic, c’est évident, mais aussi dans une grande fragilité narcissique, d’un vacillement de leur propre image. Rappelez-vous une scène surprenante du film où l’on voit un des jeunes se regarder dans un miroir ou plutôt une petite glace, en se donnant des claques et en disant : « C’est moi ça, c’est moi ça. »

Une autre image plus tardive : ils sont en balade errant dans un Paris inconnu, étranger et ils font une surprenante rencontre avec un vieil homme étranger qui leur tient des propos étranges, en plus dans une langue qu’ils ne comprennent pas. C’est comme si se trouvait là une médiation à la fois fictionnelle et symbolique qui les arrête, les surprenne, une rencontre avec l’étranger, avec l’altérité, radicale pourtant, qu’ils reconnaissent.

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À défaut de la rencontre avec un tiers qui ouvre sur l’altérité, parfois même dans une productive inquiétante étrangeté (unheimlich) comme on l’a vu dans l’exemple précédent, l’aspiration à la dignité va se loger dans des ersatzs de vie. Par exemple la valeur marchande, le « n’être qu’un déchet » va se restaurer dans cette complétude, jouissance prise comme idéale. Paradoxalement, l’autre alternative à cette solution de la jouissance immédiate de l’objet est le recours à une identité Une. Celle-ci est fournie notamment par la proposition religieuse avec ses rites et surtout ses contraintes, car elle fonctionne le plus souvent non comme un tiers mais comme un assujettissement à une origine au-delà de l’origine (comme je vous l’ai rappelé), court-circuitant de ce fait tout le trajet subjectif permettant de se séparer de l’origine sans la renier et surtout de s’inscrire dans la différenciation générationnelle, sexuelle et de reconnaissance de la mortalité.



[Article mis à jour le 25 mars 2010)