Les moments “psychotiques” ordinaires
Je n’utilise pas les notions de structures névrotiques ou psychotiques de la personnalité. Elles relèvent, à mon sens, d’un reste psychiatrique dans la psychanalyse. Je préfère parler de moments et, s’ils sont durables, d’états et même de coïnçages.
Je me réfère ici à Freud parlant d’états hypnoïdes, dans les Etudes sur l’hystérie, ou encore de changements d’états des représentations, dans la Métapsychologie. Moments comme répétitions ou régressions, états comme fixations ou persistances.
Cela peut sembler manquer de rigueur. C’est que je me réfère aussi à ce que, dans Analyse finie, analyse infinie, Freud appelle résistances du ça : rigidité de la libido, où l’on reconnaît la dimension schizoïde telle que décrite par Kretschmer et par Minkowski ; viscosité de la libido, où l’on reconnaît la dimension épileptoïde telle que décrite par Delasiauve et par Minkowska. J’insisterai sur la première car c’est celle que ma propre psychanalyse m’a fait plutôt explorer. Il faudrait aussi parler des moments maniaques et mélancoliques.
Ces états peuvent surgir à l’improviste au cours de n’importe quelle psychanalyse ordinaire, s’il en est, mettant alors le psychanalyste en échec : éternisation ou rupture brutale du traitement.
On les rencontre donc souvent au début des deuxième et troisième “tranches”, comme on dit en jargon de métier. Souvent l’analysant va voir un second analyste avant même d’avoir rompu avec le précédent. Plutôt qu’une demande de psychanalyse, c’est un appel, au sens juridique du terme. Parfois le premier analyste insiste pour que “ça continue”, pour “faire céder les résistances”. Parfois même, il croit déceler là un moment de “destitution subjective” qui signerait une fin de psychanalyse. Il pousse alors à “faire la passe” si l’institution à laquelle il appartient en propose une procédure.
* *
*
On rencontre aussi ces états au cours des premiers entretiens. Ce sont les “états limites” des anglo-saxons.
Dans ces trois cas de figure, la soi-disant “technique” classique se révèle inadéquate, comme avec les enfants. Outre les surdités propres à chacun de nous, cela tient, à mon sens, à une conception limitée des transferts. Si l’analyste se retranche dans une posture rigide, défendant ce qu’il croit être la position de l’analyste, le patient s’attaque au cadre. Atmosphère de passage à l’acte : le patient interpelle le psychanalyste, notamment sur sa manière de faire, au lieu de lui raconter son histoire. Or, c’est exactement ce que Freud appelle un moment aigu du transfert.
Le cas le plus typique, et très courant à l’heure actuelle, est peut-être celui où quelqu’un déclare d’emblée ne pas vouloir “faire une analyse”, mais vouloir parler à cet analyste-là et pas à un autre.
J’ajoute, pour faire image, qu’on n’est pas plus obligé de faire la psychanalyse dans la position de Freud ou de Lacan que de faire l’amour dans la position du missionnaire.
Considérations théoriques
Pour aborder les phénomènes de transfert, je ne me place ni du point de vue des structures, ni de celui des signifiants. D’ailleurs, l’un et l’autre se tiennent. Je pars de ce que Freud a appelé l’hypothèse fonctionnelle. C’est un autre chemin, parallèle, complémentaire. Sa rigueur est autre.
L’hypothèse fonctionnelle, dans la Métapsychologie, Freud l’oppose à celle de la double inscription. Il est curieux que ce soit celle-ci qui ait marqué les esprits alors que Freud pense que celle-là, quoique moins pratique, est plus juste. Du moins est-ce ce qu’il énonce.
Ce n’est pas parce qu’une chose est dite qu’elle est pour autant devenue consciente. C’est ce que Freud reprendra par la suite à propos de la dénégation. Ici, dans la Métapsychologie, il va même plus loin : une affirmation ne garantit pas le passage de l’inconscient au conscient : avoir entendu et avoir vécu, ce n’est pas la même chose. L’affirmation peut être purement intellectuelle. On reconnaît ici ce que Minkowski aurait appelé un moment schizo-rationnel.
Une représentation inconsciente ne devient réellement consciente que par un “changement d’état” et ce, du fait d’un “acte psychique”. Celui-ci consiste en un “investissement”, Besetzungt dans le texte original. Sans celui-ci, il n’y a pas de véritable passage. La représentation n’a pas pris sa “réelle valeur psychique” qui est affective.
A partir de ce moment-là, Freud oppose au point de vue topique, qui est un point de vue scriptural, le point de vue économique. Du même coup, l’hypothèse fonctionnelle s’en va aux oubliettes. Freud ne la nommera jamais plus ainsi. Le point de vue économique tue dans l’œuf le point de vue fonctionnel comme la pulsion de mort étouffera la contrainte de répétition. Comme si la notion de valeur ne pouvait trouver place que dans un champ économique !
* *
*
Quelques années plus tôt, trois ou quatre, on peut voir Ferdinand de Saussure buter sur la même résistance conceptuelle. Il n’arrive pas à dégager la notion de valeur des mots d’une conception économique de l’échange. Ni, du même coup, à la différencier clairement de la notion de signification. Il n’est que de reprendre le Cours de linguistique générale.
C’est patent quand Saussure compare la langue au jeu d’échecs. Les pièces n’ont de valeur, dit-il, que par leurs oppositions réciproques. Ainsi en va-t-il des signifiants. Mettant l’accent sur les oppositions binaires, Saussure ne conceptualise pas cette réciprocité.
Celle-ci est cependant criante quand on ne pense plus au jeu d’échecs mais à une partie effective : la valeur de chaque pièce est fonction de celle des autres et de la place qu’elle occupe. On n’est plus dans le champ des structures de la langue mais dans celui des fonctions de la parole.
Or, Besetzung veut dire littéralement non pas investissement, mais placement et, plus précisément, occupation. Cela me parle puisqu’une grande partie de mon enfance s’est déroulée entre 1940 et 1945. D’ailleurs, il n’est que d’aller dans un train allemand pour voir écrit “besetzt” sur la porte des lieux d’aisance quand ils sont occupés.
* *
*
La langue ou la parole, dit Saussure, il faut choisir. On ne peut suivre les deux voies en même temps quand on veut faire une théorie du langage. Saussure a choisi la langue, le système, pour fonder la linguistique moderne. Et, à sa suite, les structuralistes : Jacobson, Levi-Strauss et, pour une part de son travail, Lacan. La théorie du signifiant a été élaborée à partir de la préface de Levi-Strauss à l’œuvre de Mauss. Il n’est que de comparer les dates de publication. L’influence d’Austin ne s’est faite sentir que plus tard, sans doute à travers Benveniste, avec la différence entre sujet de l’énoncé et sujet de l’énonciation.
Pour aborder les phénomènes de transfert, je me réfère à la parole et je m’appuie essentiellement sur Austin. Sans oublier qu’il a été le traducteur anglais de Frege. Austin a choisi la parole ordinaire : quand dire, c’est faire, How to do things with words, comment faire des choses avec des mots. Or, pour Freud, le transfert est un faire. C’est un agir au lieu d’un souvenir. Le faire occupe la place du souvenir dans le dire. Il reste à faire une critique de la théorie du sujet car ici surgit la notion d’auteur de l’acte d’énonciation. Et, avec elle, s’éclaire un peu celle, chez Freud, d’acte psychique.
Comment faire des choses avec des mots ! Non pas qu’Austin ait pris les mots pour des choses, comme Freud disait que font les déments précoces. Non : comment faire des choses aux autres et à soi-même en leur adressant la parole. Ceci, compte tenu de ce que les choses en question ne sont, pour l’essentiel, pas des objets mais des événements.
Je me réfère ici à Wittgenstein : “Le monde est tout ce qui arrive.” A quoi l’expérience psychanalytique incite à ajouter ce correctif : ce qui arrive ne constitue pas d’emblée un monde. Encore faut-il réaliser ce qui arrive.
Dans mon jargon personnel, ce qui arrive, c’est du réel. Ce n’est que dans un second temps que ce qu’on en réalise constitue notre réalité, notre conception du monde. Une force pousse l’humain à essayer de réaliser ce qui lui arrive, ce réel fait d’événements internes aussi bien qu’externes. En conséquence, le réel est constitué comme un vœu, Wunsch, au sens de Freud qui ne saurait être réduit au désir. Il demande à être réalisé. Réaliser, c’est mettre au monde. Les dimensions dites “psychotiques” sont celles du non réalisé, du non né, du non mis au monde, de l’avorté.
Or la structure du vœu est celle du symbole, au sens grec archaïque du mot. La formulation du vœu creuse dans l’avenir la place vacante que sa réalisation viendra peut-être occuper. C’est exactement ainsi que fonctionne le symbole, objet brisé en deux dont deux groupes conservent chacun la moitié pour reconnaître leurs émissaires. Chaque partie comporte la place vacante que viendra peut-être occuper l’autre. Chaque partie est ainsi fonction de l’autre.
Les formes symboliques sont celles qui sont structurées de la sorte, comme le vœu et comme le réel. Enfin, non pas le réel de la métaphysique mais le réel ordinaire qui nous arrive. Personnellement, je ne donne à “symbolique” nulle autre acception que celle-là. Je m’en tiens strictement là parce que cela met l’accent sur deux concepts fondamentaux dont Freud use pour définir ce qu’il appelle “transfert”.
La force qui pousse à compléter est de celles que Freud a nommées Zwäng, les différenciant du Trieb. La traduction par “compulsion” a quelque peu donné le change alors que le sens en est “force”, “contrainte”. Freud aussi est allé dans le sens de la confusion en substituant à Wiederhohlungszwang, contrainte de répétition, Todestrieb, pulsion de mort. Je soutiens que la force qui pousse à réaliser ce qui arrive, ou un voeu, au-delà du principe de plaisir, est de même nature que celle qui pousse à répéter. On le voit clairement dans l’Essai sur le don, de Mauss : don pour don, coup pour coup. Le don et le coup creusent la place vacante que viendront occuper le contre-don et le contre-coup. Cette force qui pousse à compléter, que Freud a fait dériver vers la pulsion de vie, Lebenstrieb, la structure du symbole montre que c’est une contrainte symbolique.
* *
*
Ce que je soutiens là se réfère par ailleurs à la théorie des fonctions algébriques de Frege. Si les chiffres sont des idéogrammes, des noms propres des nombres, ces réels, les lettres “x” et “y” indiquent des places vacantes qui demandent à être remplies. Exactement, ce que ne dit pas Frege, comme le demandent les places vacantes des morceaux de symbole.
Ici encore deux voies complémentaires : celle du chiffre arithmétique et de la lettre algébrique, idéogrammes et noms propres des nombres et des places vacantes et celle des fonctions qui les réunissent, les mettant en relations de correspondance. Je ne mettrai l’accent que sur ceci : les places vacantes demandent à être occupées. Et sur ce pas que franchit Frege, de la logique mathématique au langage ordinaire : les phrases aussi demandent à être complétées quand elles ne le sont pas, et notamment, parfois, par des noms propres. Il en conclut que les personnes, comme les nombres, peuvent être objets de fonctions. L’exemple qu’il en donne est le suivant : “... conquit les Gaulles”. Il manque “César”. C’est ce qu’on appelle, en langage ordinaire, remplir ou occuper une fonction après y avoir été affecté.
L’expérience de la psychanalyse montre que l’on en est souvent inconscient. Ce n’est pourtant pas sans effets. L’affectation affecte. Elle provoque des affections physiques et mentales, des états, comme dit Freud.
Si je préfère “affection” à tout terme nosologique ou médical, c’est parce qu’il permet de ne pas quitter le champ symbolique. Ce point de vue fonctionnel permet en outre d’inclure dans ce même champ ce qui, dans le langage ordinaire, se réfère à nos occupations et à nos préoccupations. L’affection est un trouble, peut-être même une passion.
Dans le même ordre d’idées, à “névroses” ou à “psychoses”, je préfère “affolement”, dans le sens de Harold Searles. L’effort pour rendre l’autre fou relève, à mon sens, des affectations qui affectent, souvent de manière durable, si durable qu’on peut les prendre pour de l’être. C’est pourquoi je ne pense pas que le désêtre soit l’apanage du psychanalyste : guérir de l’être.
Ces affectations, pour ainsi dire algébriques, relèvent du champ ouvert par Austin : quand dire, c’est faire. Elles relèvent, non plus des actes manqués qu’a découverts Freud, mais de ces autres actes qu’Austin a nommés malheureux. C’est une autre voie à explorer. C’est la voie du destin. Mais aujourd’hui, je dois en rester aux formes des transferts, sans aborder la question de leurs destins.
Conception freudienne des transferts
C’est de ce point de vue fonctionnel et symbolique que je vais aborder les phénomènes de transfert tels que définis par Freud dans ses articles de 1910 et 1912, juste avant qu’il ne commence cette Métapsychologie qui porte la marque de son inachèvement. Ces phénomènes de transfert, je les prends pour du réel, des événements. Comme tels, ils sont structurés comme des voeux et demandent à être réalisés. C’est l’une des tâches de la psychanalyse : réaliser en quoi ils consistent. Freud l’a fait dans le champ dit des névroses. Mais la définition qu’il donne du transfert va au-delà de ce qu’il en a réalisé. Elle mérite donc notre attention. Cette définition tient en trois points : c’est un agir au lieu d’un souvenir ; c’est l’occupation de places, dite “investissement” ; et c’est un fragment de la contrainte de répétition.
C’est un agir au lieu d’un souvenir, comme sur une scène de théâtre, dit Lacan. Autrement dit, c’est le passage du style indirect du récit au style direct du dialogue, ce que, dans son article sur les temps du verbe français, Benveniste appelle “transfert instantané”. Autrement dit, c’est l’acte même d’énonciation en ce qu’il s’adresse à quelqu’un et lui fait quelque chose. C’est bien le champ ouvert par Austin, celui des fonctions illocutives, perlocutives et locutives de la parole. Le transfert est inhérent à la parole puisque son lieu est celui de l’interlocuteur.
Ce qui signe le transfert dans ses moments aigus, c’est que contrairement aux idées reçues, “ça fait quelque chose” au psychanalyste, ce qu’on lui dit. Par exemple, la question, la menace, l’injure, l’affectent, au double sens du mot en français. La sensibilité du psychanalyste au transfert, c’est, comme le disait ici récemment, à Lyon, Philippe Levy, sa capacité à se laisser affecter.
* *
*
Il me faut maintenant introduire une notion utile dans n’importe quelle cure mais particulièrement dans celles des états schizophréniques : celle d’action directe. Je l’ai empruntée au langage du terrorisme moderne.
J’appelle ainsi l’action immédiate du réel du symbolique, ici l’acte d’interpellation, sur le réel de l’autre, corps et âme, sans intermédiaire imaginaire, avant toute représentation. L’exemple le plus criant en est donné par la terreur, la peur paralysante, celle que Freud appelle Realangst, pour la laisser de côté parce qu’il ne situe les névroses que sur le versant de l’angoisse, de la peur des pulsions, Triebangst.
L’action directe est une forme de processus primaire intersubjectif. L’imaginaire est alors un processus secondaire, une tentative de réaliser après coup ce qui est arrivé. L’affection que provoque par action directe l’affectation est une réaction vitale et humaine. Vitale déjà chez l’animal qui réagit par le sursaut au cri d’appel et, s’il est un peu humanisé, à l’appel par son nom. Ces affections vitales ne sont pas interprétables en termes de signifiant, comme le sont les symptômes de type hystérique. Cela serait cruauté que les interpréter ainsi. Par contre, peuvent l’être les affectations. Les places occupées sous contrainte symbolique peuvent être nommées et ces noms, être analysés en termes de signifiant.
Dans les états schizophréniques, la parole est sans cesse action directe, changeante, rapide, contradictoire, à peine entrecoupée de récits historiques. Contrairement à ce que pensait Freud des névroses narcissiques, qu’il disait sans transfert, c’est l’agir transférentiel permanent. C’est d’ailleurs pourquoi il les disait inanalysables puisqu’il considérait, à juste titre, les transferts comme des résistances.
* *
*
Deuxième point, le transfert est un “investissement”, Besetzung, l’occupation d’une place vacante. L’analysant s’occupe de l’analyste. C’est ainsi que le formule Freud. Par exemple, l’analyse de l’analyste intéresse l’analysant beaucoup plus que la sienne propre. C’est même pourquoi le transfert est une résistance. L’un des points extrêmes en est l’attitude d’écoute. Freud dit encore : une place est libre dans le train des associations. Cette place est celle de l’interlocuteur. Les formes transférentielles sont des modalités d’occupation.
Il me faut introduire maintenant une notion proche de celle d’action directe : celle d’assignation à résidence. Un modèle en est donné par l’injure, l’insulte qui appelle quelqu’un par un surnom au lieu de son nom. L’injure tombe sur moi. C’est une forme de surmoi réel et actuel.
L’injure fabrique de l’être. C’est une assignation ontologique. Et plus il y a d’être, moins il y a d’existence. Sensation de vide interne par vidage du sentiment d’existence. L’injure relève du “ne... que...” exclusif et, par là même, du totalitarisme : “tu n’es que ça et rien d’autre”. Assignation à résidence dans le “n’être que ça” et vidage de l’éprouvé dans le “rien d’autre”. Ce vidage est une fin de non recevoir.
L’injure fabrique en même temps de l’être et du non être. Elle est donc proche du crime contre l’humanité tel que nouvellement défini par le procureur général Henri Dontenville, ici, à Lyon, au procès de Barbie. Il ne s’agit plus de traitements inhumains. Quoi de plus humain, en effet, que la cruauté ? Il s’agit de traitement de l’humain comme s’il n’était pas humain. Il s’agit de déni d’humanité de la victime.
L’action directe la plus commune de l’injure grave est le saisissement, occupation forcée. L’injure saisit l’injurié. C’est une forme symbolique de ce que Hermann a appelé « instinct d’agrippement ». Il s’ensuit sidération, pétrification, hébétude, stupeur : paralysie du corps et de la pensée, souvent accompagnée d’anesthésie douloureuse par le clivage qu’elle engendre. C’est ce que j’appelle syndrome de Ferenczi parce que c’est lui qui en a le plus précisément décrit les implications réciproques.
Il y a là une tentative d’anéantissement de l’existence que Ferenczi appelait “meurtre psychique” et Schreber “meurtre d’âme’’.
La forme la plus paradoxale, peut-être, de l’assignation à résidence est la fin de non recevoir. Elle enferme dehors, parfois hors humanité, ce pourquoi je citais Henri Dontenville. C’est l’inverse de la Bejahung de Freud. C’est tout de même une assignation à résidence parce qu’elle est une interpellation et parce qu’elle fabrique de l’être. Mais elle voue à un non-lieu, celui que vient redoubler dans le champ juridique l’article 64 du Code pénal, en France, soustrayant l’auteur d’un acte au jugement. Paradoxe d’une assignation à résidence dans un non-lieu d’être, dans un vide sans place ou un vide qui occupe toute la place. Paradoxe pour qui en est l’objet que d’être agrippé par le vide.
* *
*
Je vais jusqu’à avancer la notion d’une injure sans nom, conjuguant le surnom et le secret. Ceci comme forme possible d’une forclusion quand le surnom ne laisse aucune place au nom. Elle mobilise alors toute la force de ce que Lacan appelait pulsion invocante dans la forme qu’il disait “perverse” : se faire appeler.
C’est ici que le Trieb, la pulsion partielle, rejoint le Zwang, la contrainte symbolique qui pousse celui qui en est l’objet à occuper les places et même les non lieux creusés par l’interpellation.
J’en arrive au troisième élément de définition que Freud donne du transfert en 1912. C’est un fragment de l’automatisme de répétition. Ce qui se répète est une relation de correspondance, comme dit Frege : “y = (f) x”, où (f) est essentiellement une fonction de parole, un agir, un faire, un geste, une contrainte symbolique.
L’affectation de l’analyste, logé en “y” est ce qui est d’abord à reconnaître pour identifier ensuite (f), ce qui agit sur lui, l’action elle-même. Cela, c’est l’analyse du transfert : qu’est-ce qui se passe réellement ici ?
Elle est particulièrement difficile quand il s’agit d’actions complexes, paradoxales, rapides, contradictoires, en un mot affolantes. L’analyste est soumis alors à ce que Searles a appelé l’effort pour rendre l’autre fou.
On interprète presque toujours trop vite : qui est qui ? Qui parle à qui ? Qui agit sur qui ? Trop vite et trop vide. Après analyse insuffisante de ce qui se passe réellement, de l’effet produit sur l’analyste, et de l’action qui a produit cet effet. Sans oublier, bien entendu, l’effet produit sur l’analysant par son action et par la réaction de son interlocuteur obligé, assigné.
Car, bien évidemment, l’analyste fait aussi des choses en retour à son analysant qui tente souvent de s’en mettre à l’abri. En le paralysant, par exemple. Ou en lui écrivant. Au moins l’analysant pourra-t-il écrire sans être interrompu par des ponctuations intempestives.
L’analyse est ici essentielle puisque, de ce point de vue, l’inconscient c’est cet agir et sa répétition. Tant que cet agir demeure inconscient, on le répète aveuglément, automatiquement, comme une machine. C’est ainsi que j’entends ce que disait Lacan : “Le transfert, c’est l’inconscient en acte”. La répétition est à prendre comme un effort inconscient de réalisation de ce qui se passe ou de ce qui s’est passé. On répète tant qu’on n’a pas réalisé. Il en va de l’agir transférentiel comme du trauma car le trauma est alors l’acte d’énonciation, le faire du geste et de la parole.
Plus le dialogue est d’ordre “psychotique”, plus sa dimension de faire est dense, au détriment de la dimension récitative, historique. Dans celle-ci, j’inclus la dimension dite “associative” : “Ça me fait penser à ...”, c’est-à-dire : “Ça me rappelle quelque chose”.
* *
*
Dans les moments dits “névrotiques”, le fil associatif des récits est entrecoupé de moments d’agir transférentiel qui peuvent même prendre la forme d’un silence. C’est ce que dit Freud. Dans les moments dits “psychotiques”, l’action directe est entrecoupée de rares fragments d’histoire, erratiques, ce qui rend la conduite du traitement difficile. Les résistances de transfert sont inextricables comme des répétitions au lieu de récits, répétitions d’actions traumatiques.
Par dialogue, interlocution, j’entends aussi le dialogue de l’analysant avec lui-même. C’est ce que suppose Freud quand il observe que, dans les moments de silence, l’analysant se dit souvent quelque chose concernant l’analyste. Encore faut-il pour cela qu’il y ait un lui-même qui reçoive ce qu’il dit et ce qu’il fait en le disant. Cela suppose qu’il y ait en lui un lieu où recevoir ce qui lui arrive. Un tel lieu semble bien manquer dans les états maniaques et dans certains états d’intoxication.
Ici se pose la question, qui recoupe celle des états psychiques, des modalités diverses de divisions intersubjectives. C’est une question cruciale que posent, par exemple, les états schizophréniques, avec la notion de Spaltung, de clivage.
L’interprétation des transferts
L’analyse des moments transférentiels est donc primordiale : qu’est-ce qui se passe entre les deux ? Qu’est-ce que l’un fait à l’autre en s’adressant à lui ? Et aussi : comment l’autre réagit-il ? C’est cela qui se répète avec la rigueur d’un automatisme sauf à ce que les réactions du psychanalyste soient nouvelles dans la rencontre. D’où leurs effets parfois miraculeux, parfois catastrophiques. Les références à l’analyse du contre-transfert sont ici insuffisantes. Et de même les références à l’intuition géniale ou à la communication des inconscients.
L’interprétation doit ensuite répondre à la question : qui a fait ça, en le disant, à qui ? C’est ici que je repère quatre modalités, non exclusives, de transfert ayant chacune pour axe la répétition d’un agir. Je vais être abrupt, pour des commodités d’exposé. Je fais appel ici à ceux qui, d’expérience, savent de quoi je parle.
Le transfert direct est celui qu’a décrit Freud et que Lacan a parfois nommé transfert imaginaire : on répète, c’est-à-dire que l’on fait à l’analyste ce qu’on a déjà fait à un autre. Et on lui impute de nous faire ce que cet autre nous a déjà fait. On s’occupe de lui comme on s’est occupé de cet autre.
Le transfert provoqué est une sorte de prolongement du transfert direct : ainsi logé, l’analyste tend à “s’identifier à l’objet du transfert”, comme on dit en jargon. Il tend à faire à l’analysant ce qu’on lui a déjà fait, à lui, analysant. On peut le formuler encore autrement : l’analysant se fait faire ce qu’on lui a déjà fait. Se faire faire : c’est ce que Lacan a appelé “moment pervers de retournement de la pulsion”. C’est un phénomène bien connu des éducateurs et des infirmiers psychiatriques. Ils y sont souvent plus attentifs que les psychanalystes parce qu’ils sont moins soucieux de soi-disant neutralité et que, devant nécessairement agir, ils sont là moins sujets à la dénégation.
* *
*
Il faudrait ici développer la notion de “revenance”. Ferenczi en donne le principe dans ce passage de son Journal intitulé : “Le psychanalyste, agent de pompes funèbres”. Les mêmes effets engendrent les mêmes causes. Quelle que soit sa bonne volonté, le psychanalyste est destiné à répéter le crime. On peut au moins attendre qu’il le reconnaisse.
Le transfert inversé, j’en dois la formulation à Radmila Zygouris. Il a été décrit, sans être reconnu comme tel, par Searles. C’est une généralisation de ce qu’on appelle communément “identification à l’agresseur” : on fait à l’autre ce qu’on nous a déjà fait. Autrement dit, l’analysant, c’est l’adulte ; l’analyste, c’est l’enfant dont il s’occupe comme on s’est déjà occupé de lui, avec les mêmes techniques souvent affolantes. C’est pourquoi l’analyste lui résiste souvent, accusant le patient, à juste titre, de passages à l’acte. C’est cependant un excellent moyen d’accès au vécu du patient : on est affecté comme il l’a été.
Quelles sont les raisons de ce transfert inversé ? Searles suggère une réponse : le patient ne sait pas faire autrement. Il fait comme on lui a appris. C’est cela, pour lui, la seule réalité humaine possible.
On peut aussi invoquer la loi du talion qui s’applique avec l’automatisme de la contrainte de répétition : coup pour coup. C’est l’autre versant de l’une des lois du don, telle que Mauss l’a décrite : don pour don.
Le transfert interne est, quand j’en parle, ce qui soulève le plus de critiques. C’est pourtant, des notions pratiques que j’utilise dans les moments difficiles, celle à laquelle je tiens le plus. C’est l’une des clés possibles de la constitution des appareils psychiques, notamment schizophréniques. En voici la formule : on se fait à soi-même ce qu’on nous a fait.
Je dis “constitution” en donnant à ce terme le sens que lui donnent les psychiatres constitutionnalistes mais, ici, dans une acception psychogénétique.
Je dis “des appareils psychiques” parce qu’ils ne sont pas tous constitués de la même manière, selon les mêmes topiques, comme l’a suggéré Freud dans la Métapsychologie, s’agissant des démences précoces de Kraepelin.
* *
*
Dans cette même Métapsychologie, Freud conseille aussi de considérer les instances psychiques comme des personnes. Autrement dit, les appareils psychiques sont structurés comme des champs sociaux. Ce qui éclaire, chez Freud, la notion d’acte psychique. C’est là que je situe le transfert interne. Le formuler ainsi permet au moins de reconnaître la dimension historique particulière dans chaque cas. Harold Searles et Jose Bleger décrivent ce que je formule ici, en termes presque identiques, pour le premier, dans la dimension schizophrénique et, pour le second, entre schizoïdie et épileptoïdie. L’appareil psychique structuré et fonctionnant comme un champ social, cela donne raison à Freud empruntant nombre de termes juridiques pour décrire les relations entre les instances. C’est au point qu’on pourrait parler d’un point de vue juridique en psychanalyse.
Pourquoi parler de transfert interne plutôt que d’identification, d’introjection ou d’incorporation ?
L’identification ne convient guère pour deux raisons : d’abord, la contrainte de répétition est primaire, sans images ; c’est un fait d’action directe. Ensuite, si l’identification peut rendre compte des faits de transfert inversé, elle ne le peut des faits de transfert interne qui constituent les divisions intrasubjectives et, par là-même, l’appareil psychique, sauf s’agissant du moi spéculaire, imaginaire, scopique décrit par Lacan.
L’incorporation, au sens de Nicolas Abraham, et l’introjection, aux sens de Freud et de Lacan, peuvent convenir. Mais la notion de transfert est plus pragmatique. Elle unifie un champ opératoire sous le concept de compulsion de répétition entendue comme contrainte symbolique. Et celle-ci est articulée aux concepts maussiens que sont le donner, le recevoir et son envers, la fin de non recevoir. Y ajouter le prendre, qui est la face symbolique de l’instinct d’agrippement de Hermann, comme le recevoir est celle du holding de Winnicott, avec les actes qui en dérivent, comme le porter, le tenir, le retenir, le jeter, le rejeter.
Ces actes intersubjectifs et intrasubjectifs constituent les éléments de ce que Lacan appelait le réel du symbolique dont il disait que la tâche des psychanalystes est de les imaginer. Les énumérer, c’est aussi déployer l’éventail de ce que Freud a nommé Besetzung. Ce que ce mot désigne, ce sont nos occupations.
Je pense que c’est autour de cela que tournait Freud quand il parlait de “vie psychique” et d’“actes psychiques”, notions demeurées floues chez lui, mais dont il sentait la valeur. Y font écho, chez Ferenczi, les notions de “mort psychique” et, chez Schreber, de “meurtre d’âme”. Dans la même veine, la Verwerfung, que Lacan a traduite par forclusion, a pour sens, en allemand populaire, “avortement”, naissance manquée.
Il y a, chez l’humain, une capacité d’établir avec lui-même des relations qui répètent celles qu’il a eues avec les autres.
Comment repérer à quelle forme de transfert on a affaire ? A partir de l’histoire, évidemment, comme l’a formulé Freud. Mais quand il n’y a pas d’histoire ? Alors, bien souvent, les quatre formes tendent à être identiques. La contrainte de répétition envahit tout. Le faire est le même, y compris celui du psychanalyste. C’est ce qui est désarçonnant : on ne sait plus qui est qui. Mais c’est aussi ce qui facilite les choses, en fin de compte.
Appareil psychique pour deux et transferts
On ne sait plus qui est qui. Un cas de figure classique en est ce que j’appelle l’appareil psychique pour deux. C’est une notion pratique que j’ai construite dans la confrontation de mon travail avec certaines données de Searles et de Bleger.
Searles décrit ainsi ce qu’il appelle “symbiose” : « Le thérapeute symbiotique est celui dont l’individuation personnelle n’est pas pleinement réalisée et pour qui les relations humaines les plus significatives consistent à compléter les zones incomplètes du moi chez les autres. » Il est plus juste de dire, après Lacan : les zones incomplètes de l’appareil psychique des autres. Les compléter ne veut pas dire les combler, au sens de la jouissance. Cela veut dire remplir une fonction qui manque à l’autre. Il reste à savoir laquelle.
Searles poursuit :"La fragile intégrité de la famille exigeait qu’il ne devînt pas une personne entière et qu’il restât disponible pour compléter le moi des autres membres de la famille, individuellement et collectivement”. Il ajoute : “Il s’efforce, pour sa survie psychologique et physique de maintenir le seul mode de relations qu’il connaisse, espérant par là améliorer et renforcer sa mère...” A quoi il faut ajouter : la renforcer encore à l’intérieur de lui-même quand, par transfert interne, il se fera à lui-même ce qu’elle lui aura fait. Et l’améliorer pour qu’elle ne lui fasse pas trop de mal. On peut parler ici d’une fonction de maintenance, très proche de celle de persistance.
Ici s’éclaire cette notion apparemment aberrante de résistance du ça, chez Freud. Par exemple, le mode de relation qu’un enfant aura eu avec une mère impulsive et dangereuse, il le maintiendra avec ses propres pulsions, comme si elles étaient celles de sa mère. Conjonction topique du ça et du surmoi : ça tombe sur moi.
* *
*
Critique à faire à Searles : il n’y a pas de symbiose normale. La normalité du fœtus et du nourrisson, c’est le parasitisme. Le transfert symbiotique n’est donc ni une fixation, ni une régression à un stade normal d’évolution de la relation. Ce qui se répète est ce qui s’est passé réellement dans ce cas-là. C’est aussi pourquoi la notion de projection imaginaire est à critiquer sévèrement car elle est injuste, tant dans le sens de la justesse que de la justice. Quand il y a symbiose, il y a réellement parasitisme inversé. L’adulte a été le parasite de l’enfant et, dans le transfert inversé, l’analyste, agent des pompes funèbres, risque de le devenir, ne serait-ce que pour nourrir son appétence théorique.
Le parasitisme normal humain est lié à l’offre d’un lieu où être reçu. Cette hospitalité primordiale qui est un geste symbolique élémentaire, est une forme sociale de Bejahung, au sens de Freud. Elle donne un lieu où être reçu, tenu, contenu, maintenu, où se laisser aller et se reposer. Ce lieu, je l’appelle sous-moi. Ensuite, par transfert interne, on se porte comme on a été porté.
C’est un lieu où recevoir l’enfant et de l’enfant. Dolto et Winnicott ont l’un et l’autre insisté sur l’importance de recevoir les dons de l’enfant, comme Mauss sur celle de recevoir les dons de l’adulte. La fin de non recevoir est injurieuse.
Ce lieu est aussi celui où recevoir ce qui arrive à l’enfant, où ressentir, après coup, ce qu’il a senti sur le coup, où réaliser à sa place, à la place qu’il n’a pas encore en lui. C’est ce lieu qui peut être inversé dans la symbiose, quand le parent est incapable de réaliser ce qui lui arrive : états post-traumatiques de deuil, mélancoliques ou maniaques.
Searles encore : “Plus le patient est malade, plus il lui est nécessaire de devenir l’analyste ou le thérapeute de sa mère transférentielle.” C’est juste si l’on entend par “mère transférentielle” le psychanalyste. Il faut bien que le patient l’adapte à son cas pour le mettre hors d’état de lui nuire : tentative vouée à l’échec certain. Ce n’est pas juste si l’on entend par là son entourage réel enfantin. C’est en fonction des troubles de cet entourage que le patient aura dû être son analyste, pour le comprendre, et son thérapeute, pour l’améliorer.
Il y a alors un très grand risque que le psychanalyste prenne cette tentative de le “compléter” pour des manœuvres de séduction érotique œdipienne. Freud nous incite à nous méfier des hystériques dans ces moments transférentiels où l’analyse de leur analyste les intéresse plus que la leur propre. C’est faire fi du soubassement schizoïde décrit par Searles que suivre Freud ici. C’est surtout oublier que, comme les parents, les psychanalystes sont souvent très sensibles à la séduction érotique de ces attentions enfantines. Parfois même, la trop grande docilité peut amener l’analysant à “faire de l’association libre” pour compléter un psychanalyste particulièrement vide ! Et à réaliser ce que son analyste ne réalise pas. Il est vrai que, dans le transfert inversé, son lieu où recevoir peut être détruit. Et que l’attraction érotique qu’exerce ce patient sur lui peut être la répétition de celle de parents incestueux.
* *
*
Searles a décrit, dans les passages que j’ai cités, l’analysant-enfant s’efforçant d’être le lieu où recevoir de l’analyste-adulte. Bleger décrit l’inverse :"Du point de vue du contre-transfert, je devais faire un effort soutenu pour me rappeler, après chaque pose, le matériel antérieur... Cela voulait dire que je devais lutter pour ne pas perdre mon rôle et pour ne pas assumer celui qu’elle m’assignait : être le simple dépositaire d’une partie de son monde...” C’est ce que j’appelle assignation à résidence, ici, à être le lieu où recevoir et où réaliser qui manque à l’analysant.
Bleger continue : “L’interprétation en termes de sentiments (angoisse, amour, haine, rivalité, etc.) était des mots vides car tout se passait dans le corps et la représentation dans l’esprit était absente. L’esprit a, chez ces patients, une forte organisation logico-rationnelle et les affects sont directement vécus dans le corps”. C’est très exactement ce que j’appelle action directe, sans médiation imaginaire, avec ici syndrome de Ferenczi : anesthésie, paralysie et clivage.
« Il ne servait à rien que je formule une interprétation en disant par exemple : “vous sentez...” car en réalité elle ne le sentait pas ; les sentiments avaient lieu dans le corps... » Bleger ne peut aller jusqu’à dire que c’est l’analyste qui ressent et réalise au lieu de l’analysant, au lieu qu’il n’a pas encore ou qu’il n’a plus, car, comme Searles, il est gêné par les notions de projection imaginaire et de contre-transfert. Il parle pourtant de corps indivis.
Dans un tel appareil psychique pour deux, quand il est le lieu où recevoir et où réaliser qui manque à l’autre, le psychanalyste doit nommer ce qu’il ressent lui-même.
Dans les cas de schizoïdie sensitive décrits par Searles, c’est souvent le patient qui réalise au lieu de l’analyste et donc qui interprète. C’est une modalité de ce que j’appelle en plaisantant l’analyse à l’envers. Dans le cas de rationalisme morbide décrit par Bleger, c’est le psychanalyste qui ressent et réalise à la place du patient et qui, donc, doit livrer ses associations. C’est une autre modalité de l’analyse à l’envers. Ferenczi nous en a donné une ébauche, dans son Journal, avec l’analyse mutuelle. On peut supposer, comme il le suggère, que c’était un effet de l’insuffisance de son analyse avec Freud. Mais ce n’était pas que ça.
Que faire de ces transferts ? Sous le nom de “transfert symbiotique”, Searles et Bleger ont décrit deux formes inverses d’appareil psychique pour deux. Dans ces cas de figure exemplaires, les réactions du psychanalyste qu’ils attribuent au contre-transfert sont à considérer pour une bonne part comme des formes de transfert. On peut aussi bien les prendre comme des projections réelles d’affections, des transmissions de pensées troublées.
Ces réactions troublantes ne sont pas à masquer sous une neutralité affectée qui ne serait que fausse indifférence drapée dans un formalisme répétitif pris pour “la position du psychanalyste” ou, pire, pour son être. D’où l’importance du face à face : le visage parle.
Cette fausse neutralité serait une sorte de passage à l’acte à l’envers, par omission. Cet acte a un nom : le secret. Or le secret secrète. Et c’est encore bien souvent, à l’insu du psychanalyste, un transfert provoqué.
Dans les moments transférentiels divers de l’appareil psychique pour deux, l’analysant en passe souvent, je reprends ici une formulation de Suzanne Ginestet-Delbreil, “par les signifiants de l’analyste”. Et vice-versa. C’est pourquoi l’intervention sur les signifiants est inefficace et même nocive. Ce qui doit être analysé, c’est ce qui se passe, l’événement, l’agir, car ce qui est répété, c’est la forme, le processus.
Bleger le note très clairement, en grand clinicien : “Ce qu’elle exprime verbalement n’est pas un simple dire mais une manière d’agir, de faire quelque chose avec moi et avec elle-même.” On ne saurait mieux formuler ce que j’appelle transfert interne dans cette forme particulière que Bleger a l’audace de nommer “transfert autistique”.
Le travail élémentaire suppose que l’analyste se désagrippe de ses identifications à un supposé être analyste. Sinon, forme extrême du surmoi, il s’injurie lui-même. Sans doute comme il a, par le passé, été déjà injurié.
Lyon, le 18 mars 1989
Post-scriptum
On m’a posé la question suivante : est-ce que j’assimilerais la place vide du symbole au barrage de « S » ou à celui de « A » dans la théorie lacanienne ? Je crois déceler dans cette question une allusion à la thèse selon laquelle le refoulement originaire manquerait dans les psychoses. Une autre question m’a été posée par la suite concernant l’absence de métaphore paternelle, ici encore en référence à Lacan. Cela suppose donc une carence symbolique.
On a souvent tendance, à l’heure actuelle, à concevoir le traitement de la dimension névrotique dans le sens d’une levée du refoulement et celui de la dimension psychotique dans le sens d’un « accès au symbolique », lié à la métaphore paternelle, qui établirait enfin un refoulement manquant. Il y aurait alors deux psychanalyses, d’une certaine façon antinomiques. Et même, dans certains cas, une psychanalyse à deux vitesses. La première serait, selon la formule heureuse de Deleuze et Guattari, une « entreprise d’œdipianisation » et la seconde, une analyse pure.
Je ne pense pas qu’une simple absence puisse être en cause, quelle qu’elle soit. Je pense qu’il n’y a pas d’affections graves possibles sans la présence de causes actives, du fait de l’entourage, des actes de cet entourage et des événements. C’est pourquoi j’ai insisté sur la notion d’action directe. Un exemple criant, notamment dans la dimension schizophrénique, est la terreur, Realangst chez Freud, à condition d’inclure dans le réel en cause du symbolique dont Lacan disait que nous avons à l’imaginer. C’est la présence d’un certain réel du symbolique qui affecte l’humain, le trouble et parfois l’affole. Lacan parlait là, à juste titre, de mauvaises rencontres. L’affectation affecte. Il est des actes malheureux, comme le disait Austin.
* *
*
Je mets en relation les notions de meurtre psychique, chez Ferenczi, de Verwerfung, entendue comme avortement, chez Freud, et de forclusion, chez Lacan, avec cette forme d’affectation symbolique que j’appelle assignation à résidence. J’en prends pour modèle l’injure. Empruntant la force de l’appel ou, si l’on préfère, de la pulsion invocante de Lacan, elle est souvent constitutive, pour une grande part, du surmoi dont l’analyse me semble essentielle au cours du traitement des moments dits « psychotiques ». Je regrette de devoir rester ici très schématique.
* *
*
J’ajoute encore ceci : pas d’assignation à résidence, qui fait de l’être : « tu es cela… », sans fin de non recevoir, qui fait du non-être : « et rien d’autre », là où, sans cela, il y aurait pu y avoir de l’existence. Ce sont deux versants plus ou moins accentués selon les cas. Je parle ici de dimension car nul n’y échappe totalement, du fait de la nomination. L’un des points extrêmes me semble être quelque chose du surnom ne laissant nulle place au nom, forme particulièrement sévère d’un surmoi invocant et provocant.
Je lie la notion d’assignation à résidence à celle de forclusion, chez Lacan, et celle de fin de non recevoir à l’absence de Bejahung, chez Freud. Même celle-ci est active en ce qu’elle est injurieuse : ne pas recevoir est du champ du trauma. L’une des conséquences en est que celui qui n’a pas été reçu ne peut recevoir. Michel Guibal insiste, pour sa part, sur la destruction des capacités d’accueil du rejeton. Il rejoint ainsi la notion d’anesthésie douloureuse de Ferenczi. Il lie de telles destructions à l’exercice de pulsions de destruction exercées sur le rejeton et à des ratages non seulement du travail de deuil mais, plus concrètement, du traitement du cadavre.
Autrement dit, ce qui est en cause dans ce qui nous occupe n’est pas nécessairement le refoulement, ni l’absence de refoulement. La thèse d’un ratage symbolique, qui semble avoir été celle de Lacan, et celle d’un inconscient non refoulé mais encrypté par incorporation, qui semble avoir été celle de Nicolas Abraham, ne sont peut-être pas incompatibles.
Dans la Métapsychologie, Freud suppose que l’inconscient n’est pas fait que de refoulé. Cette assertion implique, si on l’adopte, que le refoulement n’est pas constitutif de l’inconscient mais d’inconscient. Cela pose la question de l’hétérogénéité possible de l’inconscient. Il est vrai que Freud distingue alors l’inconscient comme « système » issu du refoulement de ce que l’on pourrait appeler l’inconscience. Dans cette voie, Nicolas Abraham et Maria Torok ont mis en relief les contraintes symboliques du secret : le secret secrète. Et il secrète au moins la préscience qui préside à ce que les psychiatres ont appelé intuition délirante. Le secret n’est pas une simple absence mais un acte symbolique, négatif peut-être, mais symbolique tout de même. Le test d’Austin est ici positif : on « fait » des secrets. Nicolas Abraham et Maria Torok ont aussi mis en évidence, dans ce domaine, les phénomènes de revenance fantomatique.
Au cours de la discussion, on m’a fait observer très justement que, mettant l’accent sur le réel et sur le symbolique, et même sur le réel du symbolique, je laissais de côté l’imaginaire. C’est que je crois que, s’agissant des transferts, au moins de ceux que je tente de décrire, il est secondaire. Il est constituant de l’acte de réaliser. Mais on ne peut le réduire à cela.
Michel Guibal, avec qui je travaille dans un séminaire collectif, au sein de l’atelier Bris-Collage [1] à Paris, s’attache à ce que Lacan appelait « imagos primordiales » en empruntant la notion à Jung. Il convient de distinguer aussi les images réelles que réfléchit le miroir, des images fantasmatiques. Le spéculaire n’est pas le tout de l’imaginaire. Il n’est même pas constitutif du tout du moi. La capture spéculaire est, à mon sens, une forme d’assignation à résidence. Il en est d’autres, la capture injurieuse, par exemple.
Sans doute faudrait-il, transgressant le sens lévogyre du nœud borroméen de Lacan, après avoir parlé du réel du symbolique, parler aussi du réel de l’imaginaire. Lacan suggérait que ce peut être catastrophique. Or, les catastrophes nous concernent. Lucien Mélèse, dans ce même atelier Bris-Collage, a même élaboré, à propos de la dimension épileptique, la notion de transfert-catastrophe.
Le réel de l’imaginaire peut être catastrophique, mais pas toujours. Lacan a cité, il y a maintenant longtemps, l’influence de l’image réelle dans le miroir sur l’ovulation de la pigeonne. Bel exemple d’action directe de l’imaginaire et de réaction vitale chez l’animal.
Il me semble important, chez l’humain, de distinguer des réactions symptomatiques symboliques, hystériques par exemple, les réactions vitales, schizophréniques ou épileptiques par exemple, dans la voie indiquée par Ferenczi, même si elles sont infiltrées de symbole dans leurs causes et dans leurs effets. L’injustesse et l’injustice se conjuguent quand on réduit l’interprétation à la chasse au désir.
On m’a encore demandé si je parlais de la fin de la psychanalyse. Je ne m’autorise à parler que de ses fins.
1 Bris-Collage appartient à l’Association des Ateliers de Psychanalyse et comporte, outre Michel Guibal et moi, Lucien Mélèse, Georg Garner et Pierre Babin. C’est un séminaire collectif public.