“Comme disait Lassalle, l’acte le plus révolutionnaire, est toujours de dire tout fort ce qui est.”
Rosa Luxembourg
Venu sous la plume de Georges Bataille dans une lettre adressée à René Char, l’homme neutralisé est réduit à cette soumission de ne rien devoir dépenser qui concerne sa vie, cette souveraineté pour lui confisquée.
A la porte des psychanalystes viennent souvent sonner hommes et femmes neutralisés, affectés du malheur de la sensation de leur disparition.
Pour leur ouvrir la porte, leur cœur et leur parole écrasés avec, il convient de ne pas avoir été trop neutralisé soi même. Le titre et la fonction de psychanalyste n’y suffit pas. Loin s’en faut.
La lettre de Bataille bataille sur l’engagement et porte son attaque au lieu du paradoxe qui est que dès que l’engagement devient un devoir social utilitaire, l’écrivain y perd sa souveraineté, faite d’une pratique rigoureuse de l’inutile, de la dépense improductive et de la dilapidation. Ce qui équivaut à jeter par la fenêtre tout ce qui est utile à la société.
La grammaire nous l’impose : le neutre abolit la différence des sexes. L’homme neutralisé est affecté d’indifférenciation sexuelle. Par des voies différentes Freud et Bataille ont arpenté cette arène.
Une lice, une arène ; en allemand : Tummelplatz. C’est l’image qui vient à Freud pour donner corps au transfert. Tyrannisés par l’écriture sainte de leurs pères fondateurs, des psychanalystes peuvent demeurer piégés comme lettre en souffrance. Destinataire inconnu. Ca ne passe pas. Ca n’arrive pas. La psychanalyse écrite de Freud se lit encore et reste liée à une écriture embaumée qui a pris corps dans une société qui n’existe plus.
D’autres corps d’écriture, d’autres flux de signes et de manifestes affluent aujourd’hui aux portes de la banalité quotidienne. L’agencement multipistes, le montage-démontage des images et des sons repousse la tyrannie des textes canoniques. Cinéma. Lanterne magique. Eros d’un temps présent. Arène lumineuse, frémissante et pulsatile. Dépense érogène qui déjoue et démonte les abstractions.
Arène.
Dans la trilogie voulue et organisée par Michelangelo Antonioni, “Eros”, Wong Kar Wai fait bruire les frémissements convulsés de la soie. Un jeune tailleur jour et nuit confectionne des robes somptueuses pour une putain déchue et malade. Sa main experte et désespérée a levé en lui des vertiges qui l’introduisent au style de la femme. Ton style c’est ton cul ; ton style c’est ton cœur chantait Léo Ferré. Il faut en passer par Bataille pour ne pas oublier que la psychanalyse a un cul et qu’elle ne serait rien sans lui, autre qu’une scholastique de plus. Au fur et à mesure de la déchéance et de la maladie de son initiatrice, le jeune homme à la soie fait et défait les robes somptueuses. Elle est perdue. Lui déjà. Mais il a trouvé sa voie. Eros.
On balance entre désir et pulsion. La pulsion est ce qui pousse, le Trieb de Freud. Le jeune homme est poussé hors de lui à travers le corps dérobé de la femme chinoise. Se reconnaître et se perdre hors de soi. Ce à quoi répugnent maints psychanalystes qui ne quittent pas la partition des yeux pour ne point entendre mais lire.
Embarquement immédiat dans le transport du Trieb. A cet effet une petite voiture économique, la mythique Traban. Le temps du mur. Le temps du bloc. Le temps de la retenue. Le temps de l’économie, de la non-dépense et des hiérarchies souveraines du Parti qui contrôlent jusqu’aux jouissances. Le temps de l’Utile à la cause. Rien ne se perd. Une robe, pas plus. Le corps asservi à la productivité.
Dans cette arène la confiscation est totale. On y naît déjà neutralisé. Willem Reich pourtant et sa femme Annie...
Au revers de cette position tyrannique et humiliante, Bataille ne “cède pas sur son désir”, tout comme le petit tailleur qui ne lâche pas l’affaire, et dans ce petit texte amical qui reprend l’essentiel des thèses exposées dans La Part Maudite, il propose une autre dynamique, une autre tournure à la chose de vivre : il renverse et -à perte- allume ces feux du désespoir. Dépense, gaspillage, démesure, souveraineté. Petits cailloux pour mieux se perdre et perdre un peu de son identité trop fixée et toujours trop économe de ses migrations.
La petite Traban, faite pour économiser et se sentir libre de circuler dans la limite des autorisations, faite pour durer le plus longtemps possible, infiniment réparable, contre-pied idéologique de la coccinelle de VW, plus allemande nazie mais tout aussi populaire. J’ai promis du montage et du mixage ; au moment d’écrire cette phrase, TSF la radio du Jazz, 89.9 diffuse le tub de Ray Charles, noir, aveugle et drogué - I got a woman. Dans son écho Jérôme Savary dit quelque chose du “décalage “ du swing. On va trouver un psychanalyste pour trouver du décalage. Ou pour trouver une femme, femme perdue pour homme neutralisé.
Chez le psychanalyste on tourne en tous sens, on retourne, détourne, se joue des tours déjà jouée sur le tour de la répétition. La Traban du Trieb est retournée. La pensée, l’écriture ne cessent de bouger d’aller-venir. Comme une femme, il ne faut pas respecter la pensée. La retourner.
Respect : ne pas toucher à, ménager. Mais d’abord : tenir en respect, sous le regard d’une arme ou d’une menace. Agrippa d’Aubigné : “le sceau du respect nous ferme la bouche”. Souvent un psychanalyste ne l’ouvre pas. Par respect pour ce qu’il appris ou vu faire avec lui. Tenu en respect, agrippé au corps freudien, à son corpus textuel, à tout ce qui peut faire trait d’identification -voix, cigare, barbe, chemise, pas traînants-, toutes sortes de mimiques mimétiques pour faire-comme et faire style, celui de l’autre fascinant. Soumission. Et la musique passante à ce moment-là de pensée éclatée et toujours fuyant la tentation du centre immuable ... Louis amstrong No body knows ! Que pourrait dire le corps s’il savait parler ? Il sait mais la pensée veille, intraitable dompteur, la pensée logique, rationnelle, utile.
A propos de corps, de ses possibles échappées et de ses dépenses inconsidérées voici ce qu’écrit E. Roudinesco sur les liens de Bataille avec Lacan :
“Ami de Georges Bataille, grand lecteur de Sade, Havelock Ellis, de la poésie érotique et de la philosophie platonicienne, Lacan fût beaucoup plus sensible que Freud à la question de l’ eros, du libertinage, et surtout de la nature homosexuelle, bisexuelle, fétichiste, narcissique et polymorphe de l’amour. Libertin lui même, il pensait volontiers que seuls les pervers savent parler de la perversion.”
La perversion, ce renversement, ce retournement, noués aux fils de l’art et du vertige du petit tailleur chinois, au travail solitaire de Freud et à tous les parcours en Traban, lorsque résonne le swing de la musique africaine et que tout s’habille de décalage et nous dérobe notre identité supposée et si souvent fixée à tout jamais. Centre immuable et bétonné qui pratique la défense.
Anders zentriet ... Dans sa souveraine simplicité, ce terme arrive chez Freud comme l’étranger sans bagage et sans papiers. Insert dans le film qui vient déranger le lecteur attaché à comprendre et à lister les significations du rêve. Dans son voyage à la destination inconnue qui va de débordement en glissement, où la tenue de toutes directions est vaine, il en donne ce qu’il faut bien désigner comme l’a fait Lacan, une saillie, cette évocation d’un souhait qui ne le quitte jamais, faim de loup jamais apaisée - gehen in Italien- qu’il décentre et démonte dans ce stupéfiant et scandaleux Génitalien qui va droit au but d’une faim qui tourne le dos avec insolence à tous les diététiciens. Rappel nécessaire pour ne pas l’enfermer dans les pénibles abstractions d’une nouvelle psychologie ou d’une autre philosophie qui veut contrôler et donner des leçons. Rappel impliqué dans l’image aperçue par la fenêtre de la pièce où j’écris : un restaurant italien qui porte le nom prometteur de Innamorati, les amoureux.
Italien. Qu’est-ce qui nous lie ? Qui nous lie vraiment. Comme du Réel qui nous tombe sur la tête et contre lequel on ne peut rien.
Voilà que la petite Traban toussotante et fumante prend des allures de Lancia et d’Alfa Romeo et Giullietta. Un tigre féroce est entré dans le moteur. Ecoutez, regardez, enviez comme les jeunes dont il ne suffit pas de dire qu’ils viennent de banlieue - ou alors il faut convoquer la banlieue de Roma la louve telle qu’elle est filmée par Pier Paolo Passolini dans ce film-loup, ce film sur la faim la baise et l’amour, Accattone, 1961- comment les jeunes conduisent et poussent leurs scooters. Mais voilà ça s’arrête là dans ces rugissements impuissants. Ce tigre est en cage derrière les barreaux. Comme la Panthère de Rainer Maria Rilke au Jardin des Plantes à Paris, déguisé en fille pendant les quatre premières années de sa vie pour prendre la forme fantomatique de la petite fille morte que sa mère ne peut se résoudre à perdre.
Georges Bataille a écrit des choses incontournables et durables sur les relations de l’humain avec son animalité première à propos des peintures rupestres de la grotte de Lascaux. Dans l’Abbé C. certaines tournures de tauromachie ne laissent aucun doute sur son caractère forniquatoire et sur l’espèce de faim qui domine l’arène. La première édition de la lettre à René Char apparaît en Italie, à Rome, en 1950. Il est possible que Passolini l’est connu via Moravia. Cette lettre qui regarde le soleil et la mort en face est d’abord publiée dans une revue Botteghe oscure. Un pluriel comme Génitalien. Pour la division, le décalage il faut au moins deux éléments. Bottegha, c’est boutique, atelier, et ... braguette. Avoir la braguette ouverte, avere la bottegha aperta. Ici, en ce carrefour elle est seulement oscura, obscure, inquiétante. Freud a déjà lancé depuis longtemps les filets de son Inquiétante étrangeté pour y ramener l’essentiel de ce qui fait notre pain quotidien, l’essentiel du décalé et de l’autre centre. Il suffit de se laisser faire. De se laisser perdre. Dites tout ce qui vous vient à l’esprit. Et au corps.
Braguette ouverte... faire la manche (fare l’accatone) ... aller en Italie... Trop de réalité ? Trop crue ? Trop gros plan ? Le montage de Freud est d’une autre teneur. Trop de réalité neutralise l’enjeu vif de la question qui met au même rang le mendiant (Accatone) et la Princesse (Bonaparte).
“ Ce que je vais dire est déplaisant à entendre et au surplus paradoxal, mais on est pourtant forcé de le dire : pour être, dans la vie amoureuse, vraiment libre et, par là, heureux, il faut avoir surmonté le respect pour la femme et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste avec la mère ou la soeur.”
Freud oublie la fille, ce qui assigne Ana à résidence et implique ses enfants-psychanalystes dans un gauche et prude renoncement.
Se familiariser avec l’horreur de l’inceste. Passolini l’a payé de sa vie. De quoi est-il mort ? De vouloir trop en savoir. De ne plus avoir peur. De ne plus feindre d’ignorer.
Freud fait tomber un mur. Le mur qui sépare le familier de l’horreur. Plus tard avec son amie la Princesse Marie Bonaparte qui envisage de coucher avec son fils pour guérir sa frigidité que l’analyse avec Freud n’a pas modifiée, il est tout aussi explicite, paradoxal et scandaleux. Il désigne le lieu de l’Interdit mais ne prononce pas l’Interdit. Il ne se prend pas pour le législateur. Il ne fait pas la morale.
“ et puis la transgression est suivie de sentiments de culpabilité contre lesquels on est tout à fait impuissant.”
C’est à ce niveau que Bataille prend les choses quand il évoque la Souveraineté de l’homme toujours mise à mal et mise en cage par l’utilité sociale qui exige la productivité. Il faut rappeler qu’au moment où il énonce la souveraineté de la dépense improductive, l’Europe est passée par la Révolution d’Octobre qui s’est lancée dans la catastrophe de la production à tout crin dirigée par les délires de Staline. Pour rendre le peuple libre il fallait le faire mourir au travail et l’affamer. L’agriculture et l’industrie qui devaient être des mamelles bienfaisantes, sont devenues des bouches dévoreuses, des seins dentés.
Freud dit seulement que les intérêts de la société et de la civilisation ne peuvent supporter ni le cannibalisme ni l’inceste. Il ne dit jamais qu’il ne faut pas le faire. A cet égard la chasse anti-tabac dans les pays anglo-saxons donne une idée de la répression morale et du déplacement vers le haut qu’elle implique.
Peut-on se représenter sa mère, sa fille, sa soeur, son père, son fils, son frère nu ? Nus avec son sexe.
Très préoccupé de la circulation de son image et de ses effets d’avenir, monsieur Sarkozy s’est laissé photographier en Guadeloupe en short et pieds nus. De bien jolis petits pieds réguliers. Il sourit. Il séduit. On l’aime, sympa et cool. Dès qu’il entend que la Mater Sorbonne est un peu secouée, il rechausse ses bottes et revient vite à Paris pour armer sa garde. C’est la guerre. On ne touche pas à l’Alma Mater. On mate ces voyous.
Que peut faire un psychanalyste du corps réel, de la nudité de ses parents, de ses analystes et de ses maîtres ? Fantasmes ? Démontage nécessaire pour ne pas perdre sa souveraineté. Garder sa liberté d’allure pour ouvrir sa porte et son corps aux visiteurs qui sonnent à sa porte, neutralisés.
Venue des ondes de TSF 89.9, la samba langoureusement swinguée du saxo de Stan Getz, entrouvre la cage de la panthère.
On est prié de ne pas fermer les yeux.
L’existence d’un mur fût-il des Fédérés ne fait aucun doute. Il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’à Berlin pour s’en souvenir et en éprouver les effets. Ralentir travaux. Aucune négociation, aucun partage n’est possible avec lui. Freud là-dessus n’a jamais formulé le moindre espoir. Ce mur est l’inverse de la sexualité. Inversement proportionnel à la puissance du sexe. Il ne s’agit pas de la puisssance sexuelle tant convoitée par les humains. Comme Freud l’indique dans la citation ci-dessus, il s’agit seulement de la puissance polymorphe sans limites de l’inceste. De l’horreur du désir incestueux. Horreur et désir, horreur et poussée (Trieb), joli binôme pour la division, les montages et décalages qui nous occupent nights and days. Là dessus je vous fais passer un joli tableau de Bacon, un corps écorché à l’intérieur duquel un homme est assis (Painting 1946, second version/1971 ; Villa Manin, Udine, Italia) sur un Motet de Claudio Monteverdi, Lasciate mi morire.
Ce choix n’est pas judicieux. Il colle trop au tragique de l’affaire. Mieux vaut prendre ça à contre-pied et renverser la perspective. A la Keaton. Qui tonne ? Buster Keaton a joué dans un film de Samuel Beckett. Va et vient entre les deux. Jeu, feinte, dribble et contre-pied. On est dans l’espace du Witz, du mot d’esprit -pénible traduction-, de la saillie. Ca y est ! dit l’enfant caché qui attend d’être découvert, et celui qui s’est lâché dans son pot.
Chris Marker s’est assis près du monteur et a regardé les images de cet enfant muré errer dans l’improbable. Il s’est levé, a tapé sur l’épaule de l’autre et a dit : joues maintenant. Ouf... Joue c’est remues les matériaux, mélanges, inverses, oublies et ménages des pauses, des silences, des lacunes. Laisses-toi déborder... Fernand Deligny était longtemps à Laborde avant de se trouver/perdre dans les Cévennes au bord des enfants autistes. Josée Manenti sa compagne a filmé. C’est resté longtemps en jachère, dans l’imprévisible et le gaspillage. Improductif. Un homme a retrouvé les films. Et il a monté. Chris Marker et son chat passaient par là.
Jouer, acte improductif, acte d’engendrement. Rejoindre “l’écarteur terrible”, magnifique saillie de Ogotemmêli qui désignait les débordements de Marcel Griaule en pays Dogons. N’aie pas peur.
Aucun meurtre n’efface les traces ni abolit les marques. Chaque un garde son marker comme en témoigne Chris. C’est l’affaire des artistes et des psychanalystes d’aménager de l’espace-cévennes pour tricoter cette capacité à témoigner de ce qui lui est arrivé. Arborescence souveraine des traces. Le pire des tyrans ne peut contrôler les marques. Les effacer. Les rayer. Ils ont essayé. Ca gâte la vie pour plusieurs générations. Mais ça ne marche pas.
L’existence ne ménage pas les humains. Pourquoi faudrait-il ménager les dépenses ? Pour l’équilibre des ménages ? Pour aménager dans la ménagerie sociale la violence de l’inceste à quoi le social et ses budgets ne parent à aucun prix, fût-ce à celui de la culture.
L’enjeu de la lettre de Bataille c’est l’”écrivain engagé”. Sartre n’est pas loin qui va faire le maître. Mais peut-on s’engager pour autre chose que le bien social ? L’utile ? Le productif ? Dans le moins pire des cas, écrivains et psychanalystes délirent dans leur coin. Incompatible avec la normalisation sociale. Poètes vos papiers ! Crie Léo Ferré. Souverain, c’est sans norme. Libre, quelqu’en soient les conséquences sociales.
Là dessus les psychanalystes ne peuvent pas lâcher. Ils ne peuvent pas faire autrement que de s’en tenir à la dépense improductive, au gaspillage du tout dire et, en creux attendre ce qui vient en cette dépense folle qui fait la musique des marques et des traces. On peut s’étonner de les voir se presser dans les ministères pour faire reconnaître l’inconscient, le rêve et la sexualité. Il ne peut avoir de corporatisme lié à la division humaine opérée par le langage, bords toujours en crue. Incompatible. Bataille transgresse à tours de bras et on se proposerait au titre de la thérapie et du soin à l’échelle sociale d’être du côté du bâton et de l’ordre normatif. Rimbaud s’habillait chez Old England ?
Même si l’accord pouvait se réaliser sur la non-visée d’une cure qui de surcroît rencontre des modifications, des améliorations et parfois une “guérison”, comment identifier sous une forme acceptable par une communauté plurielle la singularité excessive et souveraine de chaque expérience engagée sous la forme paradoxale soutenue par quelqu’un d’aussi sérieux que Michel de M’Uzan : “Depuis longtemps déjà je suis frappé par un phénomène singulier dont chaque praticien a sans doute fait l’expérience et qui se produit dans l’esprit même de l’analyste au cours de son travail. Tandis qu’il écoute son patient avec l’attention que l’on sait, l’analyste perçoit en lui une activité psychique différente de toutes celles, affects compris, qui lui sont habituelles dans cette situation. Brusquement surgissent des représentations étranges, des phrases inattendues et grammaticalement construites, des formules abstraites, une imagerie colorée, des rêveries plus ou moins élaborées, la liste n’est pas limitative, mais ce qui compte surtout, c’est l’absence de rapport compréhensible avec ce qui se déroule présentement dans la séance. (...) On peut aussi noter à cette occasion combien la situation est propre à mobiliser le “pervers polymorphe” qui sommeille en tout analyste, avec les conséquences que cela implique pour le fonctionnement mental de ce dernier. (...) Lorsque l’analyste a le loisir de revenir sur ce qu’il a vécu dans un pareil moment, il constate que deux choses s’y trouvent liées : une mise en alerte orientée vers l’objet, et une altération de sa propre identité. Tout se passe comme si il avait évacué ce qu’il y a de plus personnel en lui (...). L’appareil psychique de l’analyste est littéralement devenu celui de l’analysé.
Que l’analyste se laisse démonter et il devient le lieu d’un montage qui révèle et épelle celui de l’analysant. Ici s’arrête la neutralisation. Neutre : ne uter, pas d’autre. Si l’analyste vient à son insu à le loger dans son corps, son histoire et ses mots à lui (l’analyste encore analysant), un jeu s’est joué, un montage s’est bricolé qui fonde et ancre un espace d’altérité.
Ce contre-pied vous allez expliquez ça à un ministre ou à une commission parlementaire ? Et vous allez leur faire avaler l’horreur et le désir de l’inceste qui fait le fond de cette musique ? Ils n’en feront qu’une pédagogie, harnais SM de dressage et de contrôle.
Incompatible. Impossibilité qui fait que des choses ou des personnes ne peuvent aller ensemble. (Petit Robert).
L’essence du transfert, son origine, sa cause n’est-elle pas la violence de la détresse qui pousse (Trieb) l’un vers l’autre ? Expérience qui fait sortir du “fond des anonymes” (Léo Ferré). Expérience qui se blesse contre les murs des dieux et des maîtres. La passe du transfert renverse, per-verse, boul-verse l’ordre des idoles. Elle le dé-monte et dévoile, met à jour, fait jaillir comment c’est monté autrement, centré autrement. Il n’est pas sans conséquences pour les gouvernements des idoles que cette expérience d’inquiétante étrangeté s’enracine dans le tissage et le métissage violent et affamé de la vie sexuelle.
C’est la notion même d’identité, cette forteresse de l’Occident qui est étrangement troublée. Ce qui n’est pas bon pour l’Autorité du Pouvoir qui ne peut que souhaiter le renforcement des identités pour mieux les contrôler, voire les éliminer. A ce titre l’idée même d’une Association de psychanalystes parait être un paradoxe et pourrait même s’entendre comme un trait d’esprit, un Witz, une saillie qui désignerait une machine pour supprimer les saillies. Comment en effet faire tenir un treillis de doublures ? Question d’écriture polyphonique qui suppose toujours dans la musique occidentale la référence à une seule tonalité qui unifie l’ensemble. Je préfère l’association libre. Voilà la souveraineté. On peut se rencontrer, échanger, désirer, aimer, copuler... mais comment se soumettre au même Même ?
Octave Mannoni qui avait vécu longtemps à Madagascar, y revenait sans cesse : ce qui a lieu dans la psychanalyse comme sur la scène de théâtre est fiction. Comment assigner la fiction, fille de folie, à résidence ?
En ce sens où tous les sens sont convoqués, l’expérience du cinéma m’apprend beaucoup. Comment se fait, se fabrique un film, le montage d’un film. Je laisse la parole à Chris Marker qui dans ces films qu’on pourrait à tort qualifier d’ “expérimentaux”, a poussé plus loin que d’autres cet art de mettre ensemble des matériaux disparates, démarche qui me parait proche de la “dépense improductive” et de la “dilapidation” chers à Bataille, cet art de centrer autrement, de décaler, qui fait échec à l’idée centrale.
“Le travail de faire des films en communion avec soi même, aussi la voie du peintre ou de l’écrivain, ne nécessite pas actuellement d’être seulement expérimental. Contrairement à ce qu’on dit communément, employer la première personne dans des films peut être un signe d’humilité. Tout ce que j’ai à vous donner c’est moi. “ 1997.