L’amour « indésirablement grand » mais incontournable - que Freud dans une lettre à Fliess du 10 juillet 1900 nomme du terme hybride de « Lucifer-Amor » - ne cesse d’apparaître sur la scène analytique sous forme d’un « tournoiement » qui, à la fois moteur et obstacle du transfert, brouille les cartes spatio-temporelles, paralyse le pouvoir de « décider » et fait de l’analyste le sauveur de la cause qu’il est en train d’attaquer.
Monique Schneider, par une lecture du texte allemand, très précise, pertinente et toujours stimulante, déploie cette question de l’amour dans toute l’œuvre de Freud, depuis les Etudes sur l’hystérie (1895) jusqu’au Malaise dans la culture (1930), mettant à jour le long travail de pensée du fondateur de la psychanalyse.
C’est d’abord avec les symptômes hystériques surgissant sur la scène du transfert comme des « précipités d’anciennes expériences amoureuses » que Freud, surpris par la demande d’amour, est confronté à cette exigence irrépressible de causalité, une « contrainte à l’association » nécessaire pour mettre fin à un état de détresse.
C’est ce même leurre, cette même erreur de jugement, que Freud nommera « fausse connexion » pour parler de l’amour de transfert, que l’on retrouve chez Spinoza dans la définition de l’amour : « L’amour n’est rien d’autre qu’une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure. » La restriction spinoziste fait écho, chez Freud, au « rabaissement » qu’induit l’état amoureux en ce qu’il entraîne le « sacrifice » de l’indépendance et risque l’aliénation.
L’amour serait en même temps une illusion et une nécessité vitale, et le procès prêt à être intenté à l’amour se renverse en plaidoyer pour l’amour et même plus tard en éloge de « la puissance de l’amour ».
La rencontre de l’autre comme cause de la métamorphose de soi, du « Urheber » (= auteur) « celui par qui une réalité nouvelle advient à l’existence », qui renvoie à la position de l’analyste dans la cure, est au cœur du tragique racinien dont les héros, le plus souvent les héroïnes, marqués par un interdit de naître, se tenant comme suspendu(e)s dans une temporalité écrasée, attendent dans l’amour une reconnaissance de filiation comme l’équivalent d’une naissance. Ainsi s’avance Phèdre qui « veut voir le jour », ainsi Esther sauvée par un ordre de vivre : « Vivez et revenez à nous ».
Dans le tournoiement de l’amour, réapparaît la figure originaire du « Nebenmensch » de L’Esquisse, qui représente pour Freud en même temps « l’unique puissance secourable » et « le premier objet hostile ». Et, ajoute Monique Schneider, « on peut s’apercevoir rétroactivement que le »Nebenmensch« et »Lucifer-Amor« se donnent invariablement la main ». Laissons-nous guider par le mouvement-oscillation « d’avancer-se retirer », mouvement de la démarche intellectuelle et de la démarche amoureuse, qui rythment le livre de Monique Schneider et par là, nous fait découvrir la temporalité et l’agir du texte de Freud plutôt que la théorie.
Nicole ROGER