
Il est l’un des plus grands écrivains contemporains, en train de bâtir une œuvre unique, épurée et poétique. Après nous avoir ébloui par maints fragments et courts opus (sur la Bible ou la montagne), Erri de Luca revient cette fois avec un roman sensible, Le jour avant le bonheur (Gallimard). L’histoire d’un gamin de 13 ans, orphelin âprement livré à l’apprentissage de la vie. Un récit entre ombres et lumières, qui réunit les thèmes romanesques favoris de l’écrivain italien : le Naples des années 1950 où il a grandi, l’enfance frugale et sauvageonne, le quartier populaire de Montedidio, les figures paternelles, l’amour rêvé et blessé, l’exil forcé.
Une enfance à Naples
« Toutes mes histoires ont un fondement réel et vécu. Dès lors que j’écris sur l’enfance et sur l’adolescence, mes romans se situent toujours à Naples, où j’ai grandi jusqu’à ma majorité. J’aime ces moments de jeunesse, où le temps coule un peu plus vite et plus intensément. C’est durant cette vaste période, entre 0 et 18 ans, que l’on passe de l’état de simple cellule à celui d’homme. Là se concentre une grande partie de mon expérience physique et sentimentale. Mes romans se ressemblent, parce que le personnage principal en est la ville de Naples. Tous les autres protagonistes sont des fourmis, installées sur les pentes du volcan. »
Un lit au milieu des livres
« Je suis né dans une famille bourgeoise mais appauvrie par la guerre. Mon père était courtier en produits locaux, fruits et légumes. Il servait d’intermédiaire pour des acheteurs étrangers. Nous habitions le quartier populaire de Montedidio, densément peuplé. La différence entre ma famille et celles des plus pauvres venait d’abord des livres. Dans le petit appartement où nous vivions, mon lit avait été installé au milieu d’une pièce tapissée d’ouvrages, des romans pour adultes et des essais sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Je n’avais pas de chambre d’enfant : j’étais l’hôte des livres de mon père. »
L’accent napolitain
« L’italien est comme une seconde langue, ma langue maternelle étant le napolitain, que j’ai parlé avec ma mère jusqu’au dernier jour de sa vie (elle est morte il y a un an). Mon père prétendait nous apprendre, à ma sœur et à moi-même, l’italien sans accent, dans l’espoir de nous faire gagner un avantage dans la société. J’ai finalement choisi d’écrire mes histoires dans la langue italienne : elle me donne la distance suffisante par rapport à l’expérience de l’enfance, celle que j’ai partagée avec les gamins miséreux de Naples. »
La ville comme un forgeron
« Plutôt que des récits de formation, j’écris des histoires de résistance aux déformations engendrées par un lieu. Je vois la ville comme une espèce de forgeron qui façonne ou détruit les êtres. Naples n’était pas une ville pour les enfants. On y trouvait la mortalité infantile la plus élevée d’Italie. Les petits allaient travailler très jeunes, à 5 ou 6 ans, sans même recevoir un salaire. Simplement pour ne pas rester à traîner dehors. Certains n’avaient pas de logement, d’autres, un seul lit pour toute une famille : dès le matin, ils erraient dans les rues. Le roman d’initiation implique quelque chose de noble, une idée de développement de l’individu. Mon histoire raconte plutôt la manière dont le personnage se défend contre son environnement et l’agression de la ville. Au final, on peut considérer comme une éducation cette série de chocs qu’il a été capable d’affronter…
Les buvards de l’école
« Pour mes camarades pauvres que les parents pouvaient se permettre d’envoyer à l’école (un garçon par famille), le printemps apportait aussi une différence physique choquante. Ils débarquaient soudain au mois d’avril avec le crâne totalement rasé, à cause des poux. Et, chaque jour, à 11 heures, on leur servait une collation énergétique spéciale. De plus, comme nous écrivions à l’encre et à la plume, nous, les bourgeois, avions les moyens d’acheter du papier buvard. Eux devaient sécher leur page d’écriture avec leur souffle. J’admirais leur incroyable habileté à contrôler l’air qui sortait en silence d’entre leurs lèvres, pour caresser les mots. »
Le prix du bonheur
« Je ne peux pas dire que j’ai été heureux, enfant. Sauf durant les étés sur l’île d’Ischia, en face de Naples. Nous y possédions un cabanon sans eau courante et ma mère nous laissait en totale liberté. Pieds nus, comme des sauvageons, en intimité avec la nature, qui elle-même n’était pas tendre : elle brûlait, piquait. Il fallait s’en défendre. J’ai donc su tout de suite que la beauté avait un prix. Elle n’était ni gratuite, ni donnée. Pour moi, le bonheur est cette possibilité d’arracher à la vie un petit butin. C’est un vol. Nous prélevons souvent le bonheur dans notre mémoire, car nous avons laissé passer le bon moment pour le reconnaître. Certaines personnes savent, le jour d’avant, qu’elles ont rendez-vous avec lui. Et, malgré cette intuition, elles ne seront pas prêtes. Le bonheur est toujours une embuscade. On est pris par surprise. Le jour d’avant est donc le meilleur… »
Napolitain pour toujours
« Quand on est né à Naples on est Napolitain pour toujours. Je ne peux pas dire pourtant que je sois un fils de ce lieu. Parce que je l’ai renié en le quittant. Mais je viens de là. J’ai eu ce point de départ. Cette ville n’a pas été une ville-mère mais une ville-cause. Je suis un de ses effets. »
Sauvageries d’enfant
« Je n’ai pas eu l’honneur de devenir père, je suis resté un fils. Cela me permet de regarder les jeunes gens comme des collègues... et de rester dans des conditions d’enfance, même à l’heure où je vieillis. Je garde peut-être une innocence mais aussi une férocité du regard. Car les enfants ne sont pas des saints, mais aussi des petites bêtes singulières ! Ils ont besoin de développer un côté animal, très physique. Et j’ai eu la chance de le faire dès mon plus jeune âge, quand nous partions l’été, pour les vacances, sur l’île d’Ischia juste en face de Naples. Là, je revenais à l’état de nature. Nous vivions dans un cabanon sans eau courante et ma mère nous laissait en totale liberté. Pieds nus, comme des sauvageons. Les produits pour se protéger du soleil n’existaient pas : je me souviens de la brûlure, de la peau cuite qui finissait par brunir et épaissir comme une carapace. Ce renouvellement de notre « enveloppe », symbolisait le passage qui introduisait à la liberté. Nous ne nous lavions pas, la mer nous suffisait. Et nous mangions les poissons que nous pêchions. »
Violences adultes
« J’ai encore en mémoire la violence des adultes contre les enfants. Les petits prenaient des coups géants en proportion de leur corps. Les grands ne retenaient pas leurs forces : une brutalité à gifler les visages, à tirer les cheveux, à taper sur les crânes. Car à cette époque, les enfants n’étaient rien : seulement les parasites des adultes. Ils devaient se débrouiller pour grandir, devenir utiles et indépendants. »
L’exil forcé
« Nous vivions dans une ville du sud. Et pas seulement du sud de l’Italie, mais du Sud du monde. Chaque famille comptait des émigrés. Un million d’entre nous ont quitté le port de Naples au XXe siècle. Un millions d’adieux se sont consumés là. C’est ce que nous avons en commun avec les Juifs : l’exil forcé, les cales de 3e classe, la traversée de l’océan au fond des bateaux. »
Naples, ville espagnole
« Naples s’est développée et épanouie en capitale européenne pendant les siècles de domination espagnole. Je la considère de toute façon comme une ville plus espagnole qu’italienne : tout à la fois anarchique et monarchique. Car elle n’a aucun respect pour le pouvoir mais a besoin d’un roi pour le dimanche. Et le dernier monarque en date a été Maradonna... »
Naples, bordel américain
« Après guerre, la sixième flotte américaine est restée ancrée dans la baie. Et Naples est devenue le grand bordel des GI’s. Des milliers d’entre eux débarquaient pour décharger leur abstinence alcoolique et sexuelle sur notre sol. La ville a trouvé là sa source principale de revenus. De mon côté, j’avais une racine du côté du nouveau continent : la mère de mon père était une Américaine, venue épouser un Italien au début du XXe siècle. Plus je grandissais, plus les Napolitains remarquaient mes yeux bleus et me prenaient pour un Américain. J’en avais honte : c’est même la raison pour laquelle, j’ai changé mon prénom (Harry) en Erri. »
Soulèvement populaire
« En septembre 1943, après que les Italiens ont déclaré un armistice unilatéral, les Allemands sont devenus force d’occupation en Italie. Les Américains stationnaient tout près de Naples et les habitants savaient qu’ils allaient être libérés par eux, de toute façon. Mais ils n’ont pas pu attendre. Le peuple napolitain s’est soulevé, sans qu’aucune direction militaire n’ait préparé l’insurrection : au comble de la colère et du courage. Naples s’est libérée toute seule. Ce fut une insurrection unique en Italie, où les armes ont été arrachées à ceux qui les détenaient. J’ai retrouvé dans les archives la trace de héros anonymes qui m’ont fasciné. Après quatre jours de combats acharnés, chacun est retourné chez soi vaquer à ses occupations. »
Mon père, ce héros manqué
« Pendant le court laps de temps où les Allemands sont devenus les patrons de Naples, mon père était en permission. Il a dû plonger immédiatement dans la clandestinité. Caché dans la péninsule de Sorrente, il a ensuite rejoint Capri où stationnaient les Américains. Il a tout simplement sauvé sa peau et n’a pas participé au soulèvement de Naples. Mais il a gardé pour le reste de sa vie le regret de n’avoir rien fait. Et il me l’a transmis. Car je ne crois pas à l’héritage des biens de fortune mais à celui des dettes, des omissions et des regrets. J’ai hérité des manques paternels. C’est pourquoi, dans ma jeunesse, je suis devenu révolutionnaire et anti-fasciste. Mon père appartenait aux chasseurs alpins : je suis devenu escaladeur et alpiniste. Mon père aimait passionnément lire et je suis devenu écrivain... On hérite des désirs laissés en jachère. »
Interview par Marie Chaudey pour LA VIE (publié le 3/6/2010)