J’aimerai repartir de la question du rêve quand il est évoqué par « j’ai rêvé de ». Aujourd’hui les neurosciences ont retourné cette énonciation : « en fonction de telle aire, le rêve se produit ». Le discours scientifique est « hors sujet » ; se répète ici la mise à distance du corps propre comme je l’ai déjà souligné le 17 Avril. Cela s’entend aussi chez des patients qui s’expriment ainsi : « mon ICS m’a fait rêver ». Nous ne sommes pas dans une perspective de sujet divisé mais plutôt de sujet clivé, non responsable, débarrassé de la culpabilité, apparemment bien sûr.
Les neurosciences ne prennent pas en compte la subjectivité alors que les réponses des aires différenciées sont innovantes, ré entrantes, utilisant un lobe préfrontal souvent identifié comme tour de contrôle tandis qu’il s’agit plutôt d’une plaque tournante.
Freud n’a pas publié « L’Esquisse » ne pouvant expliquer le psychisme par la neurophysiologie. L’incertitude de la représentation, a donné lieu à sa théorie marquée du signe de l’équivoque. Le « désir de savoir » de la Cs naît, en refoulant la pulsion sexuelle ; ainsi « connaître c’est aussi éviter de connaître le refoulé » ; c’est un impensé de l’approche cognitiviste qui évite le sexuel, comme si la cognition émergeait de la cognition seule, ignorant l’Ics comme moteur de recherche. On pourrait y voir une analogie avec l’ego psychologie et son moi autonome.
Se dessine à l’horizon le rêve de vivants, qui, comme des machines se dupliqueraient, dans un réductionnisme où l’hérédité psychique devient génétique déniant les processus identificatoires et la dimension du fantasme. Dans cette perspective machinique, le corps s’efface, en tant que corps d’un sujet, quand, dans un traitement médical, les examens suffiraient sans même rencontrer le patient malade.
Privilégier l’inanimé obère le sexuel, dans le même temps la vie s’éternise hors la pulsion de mort quand la science médicale promet la résurrection sur terre avec greffes voire remplacement de gènes et peut-être un jour clonage. Quand elle n’est plus corrélée au langage la sexualité devient l’objet d’une sexologie naturaliste sans prise en compte des rites sociaux inhérents à des sujets qui naissent de l’expérience. ....
La création dans les sciences dures repose pourtant sur la subjectivité. Cette création est aussi celle d’un sujet divisé, celui qui peut émerger dans la cure malgré le savoir d’un Ics qui le suture. Si les gènes sont le lieu de toutes les réponses aux questions, y compris celle de l’angoisse existentielle, du « pourquoi on vit », ils permettent d’ignorer la question de la socialité quand l’organique légitime l’ordre de la société. Si les conduites sont fondées sur les gènes, les idéaux d’une perspective de changement, l’horizon de la guérison disparaissent. Dans la biologisation des comportements antisociaux, comment la société s’interroge-t-elle sur la fabrication d’êtres antisociaux quand du même coup elle euphémise la souffrance ? (cf. article sur anorexie dans Libé) La position mécaniciste peut apparaître en psychothérapie quand il s’agirait de remonter à une cause première sans reste, et ne plus s’interroger sur le sens.
Je pense à nouveau à Ishiguro, à ces êtres réduits à des corps paquets d’organes sans historicisation donc de subjectivation. Est-ce que les fragilités narcissiques, qui semblent plus fréquentes actuellement sous forme de crainte de morcellement, ou d’une réduction de l’espace psychique par exemple, ont à voir avec la diminution des idéaux et du lien, corrélée à l’accroissement du pulsionnel ?
Si tout est déterminé génétiquement nous sommes tous innocents. Mais il n’y a pas que la génétique, car certaines idéologies de la psychanalyse dans lesquelles tout est déterminé (qu’il s’agisse de l’Œdipe ou du signifiant) a conduit à la passivité, à une sorte de mort psychique. Ces positions vont à l’encontre de la plasticité neuronale, de l’inventivité spécifique de l’humain.
La croyance en la science devenue l’énonciatrice de faits psychiques, définit en partie une idéologie du bien être, où toute perte et le chagrin ou la douleur qui l’accompagnent sont facilement désignées comme dépression. Par ailleurs, l’addiction aux médicaments à la différence de celle à l’alcool, n’est pas perçue comme une addiction tandis qu’elle perpétue l’angoisse et ne permet pas d’envisager quelle puisse être surmontée.
Si on pense que la culpabilité du sujet est antérieure à toute faute on saisit qu’elle ne peut que résister au discours médical (pas seulement chez le patient mais aussi le soignant). Elle est au cœur d’une subjectivité promue par la psychanalyse, quand celle-ci maintient sa dimension subversive hors d’une normativité fondée sur cette idéologie du bien être, de la qualité de vie. Cet idéal parfois entendu dans les cures révèle en creux, la souffrance psychique et les interrogations qu’elle peut engendrer. ....
Le secret de l’humain est toujours situé dans un dehors, ce qui explique peut-être ces projets de Robot Sapiens, la difficulté résidant cependant dans le fait que la psyché n’est pas un organe que l’on peut remplacer.
G.Pommier remarque qu’en neurophysiologie le médiateur est pris pour la cause, l’organe de transmission pour la commande. La cause, en fait subjective, n’est plus recherchée, au profit d’un catalogue de symptômes comme dans le DSM4. Avec humour P.H.C. rappelle que les migraines ne sont pas dues à une carence en Aspirine qui pourtant les soulage. Dans la perspective d’un moi autonome, la cause est uniquement interne, la dimension de l’autre a disparu. On voit donc ainsi que les neurosciences et certaines psychothérapies ont un fonds commun de visée internaliste réductrice. Freud a voulu éclairer le normal avec le pathologique, dans sa recherche conceptuelle ce qui n’est pas le projet des neurosciences et tout particulièrement des neuro- psychanalytes qui traitent les patients cérébro- lésés de façon spécifique ; à quand les psychanalystes spécialistes de symptômes organiques ou psychiques définissant un sujet par l’un de ses traits ce qui est la définition même du racisme ?
En neuro psychanalyse le « je » s’efface, au profit d’une réduction de l’être à un problème neurologique qu’il ne s’agit pas de nier mais d’entendre autrement dans le discours singulier d’une cure. Quelle est cette toute puissance qui consiste à vouloir occuper deux places qui ne peuvent être confondues (neurologique et psychanalytique) auprès d’un patient ?
La rupture épistémologique de la psychanalyse s’exprime surtout par le caractère non reproductible ni généralisable de la cure qui n’autorise pas à la définir comme science au sens strict. Mais ça n’est pas parce que ça n’est pas répétable que ce n’est pas vrai et des invariants peuvent être dégagés après coup. Si certains neurophysiologistes rétablissent la subjectivité ils omettent pourtant l’importance des premières interactions ignorant que les êtres humains soumis à leurs expériences diffèrent des « enfants sauvages », lesquels, eux ont été véritablement élevé sans l’ autre.
La psychanalyse ne peut chercher à objectiver le sujet pour être validée car elle est fondée sur la dimension transférentielle et reconnaît la portée de l’identification projective. Celle-ci au fondement de la vie psychique, donc de celle des analystes, doit être suffisamment repérée afin que puisse émerger l’analyse des transferts. Alors que les fonctionnements inconscients varient à l’infini, ce sont certaines relations mises à jour qui constituent un savoir général toujours à revisiter. Ce savoir est autre que celui constitué à partir d’hypothèses préalables ; il est une découverte, quand peu à peu dans le transfert se subjective ce savoir inconscient, ce savoir insu. Le sujet de la philosophie jusqu’à Freud était le sujet de la conscience. Avec lui la conception du sujet se modifie et la causation du sujet est sa propre contradiction qui l’oblige à choisir. Ce qui est refoulé est cause de désir. Le double mouvement d’aliénation et de liberté est inscrit dans la cure qui ne peut être une rééducation car elle ouvre à une transformation sans viser le retour à un état antérieur de santé d’avant la maladie. Cette singularité n’est pas un idéal elle est un résultat dont nous faisons le constat. L’évaluation est possible en dehors d’un processus de généralisation. Les notions psychanalytiques ne sont valides que dans le transfert. Hors transfert, invalidées de fait, elles apportent satisfaction à notre tendance à la généralisation s’offrant comme perspective d’appui. Le fourvoiement sociologisant est une tentation permanente. Je pense ici à la prise de parole publique par certains psychanalystes sur ce qu’est un sujet qui va bien, en bonne santé psychique. ....
Dans l’empathie intersubjective se dissout l’asymétrie caractéristique de la cure psychanalytique et c’est au détriment de la dimension de l’Ics que la priorité est donnée à la conscience et au Moi. Prise dans les idéaux du moment se dessine une psychothérapie où l’identité doit être bien définie et intégrée, où rien ne dépasse, bref une psychothérapie pour bien portants.
A la différence des autres faits, les faits psychiques tels les symptômes ne peuvent être isolés bien que ce soit pourtant le cas par les approches du type DSM4. Dans ce réseau de croyances et de désirs toute loi psychique est sujette à caution et la réduction objectiviste ne peut en rendre compte. Les auteurs critiques de Freud tel Grunbaum cité par PHC visent l’’Ics comme un Ics à côté de la Cs et non pas comme un Ics d’une conscience. La subjectivité n’est pas un en plus, ainsi que l’appréhende Grunbaum. PHC montre que celui-ci voudrait prouver que dans la cure c’est la suggestion qui agit, mais en fait les expérimentations n’ayant pu prouver quand elle n’agit pas, il ne peut prouver qu’elle agit. Là encore, il y a confusion entre ce qui se veut une preuve scientifique et ce qu’est un argument rationnel. En ce qui concerne la suggestion Freud avait pourtant compris la leçon de ses patientes hystériques.
Une partie des Neurosciences prend en compte le mode relationnel du fonctionnement du cerveau humain à partir des théories du développement, mais en quoi des sujets peuvent ils se saisir de leur activité cérébrale réagissant à celle du cerveau d’une autre personne, pour créer du sens ?
Les TCC ne peuvent penser le symptôme comme une solution, aussi ce qu’elles proposent ce sont des procédés permettant de s’en protéger. Quel sens émerge chez des patients quand les TCC s’appuient sur un matériel général testable pour en faire mesurer l’efficacité par des patients eux-mêmes, devenus ainsi en quelque sorte cothérapeutes ?
Les TCC évoluent à partir des résultats obtenus par essais erreurs, s ‘intégrant ainsi aux formes traditionnelles de l’enseignement médical. Ce savoir qui se veut universel s’oppose à la psychanalyse qui interroge les idéaux et insiste sur ce que l’on ne veut pas savoir. Ses découvertes sont détournées, modélisées sur les sciences cognitives, quand par exemple pour le justifier on s’empresse d’expliquer un lapsus. La notion d’Ics a pourtant créé un glissement dans l’idée de causalité : nous entendons autrement nos « parce que » et « puisque », connaissant ce qu’on nomme fort à propos nos rationalisations. A l’inverse, la cure est un processus de déliaison, de la forme interrogative elle-même. ....
A la différence d’une intersubjectivité faite de reconnaissance mutuelle, en analyse c’est un tiers terme qui est visé dans le transfert non un semblable et c’est le silence qui accroît la possibilité d’élaboration. Il ne s’agit pas de faire fi de la souffrance du sujet rappelle PHC mais la vérité recherchée est au-delà. Et c’est avec humour qu’il ajoute « heureusement que les analystes peuvent retrouver les modes habituels de la relation ne serait-ce qu’en s’imitant entre eux, encore + peut-être quand ils se pensent comme l’énigme muette elle-même ». La « guérison par surcroît » n’est pas refuser l’idée d’un mieux être et dans cette perspective les effets de la cure sont attestés. Le risque pour la psychanalyse c’est autant d’être au service d’une politique conservatrice conformiste qu’à son contraire en devenant énonciatrice de préceptes de vie. Face au soubassement naturaliste de la neurobiologie, prise entre la causalité classique des Sciences et les interprétations sans action réelle de la philosophie, la psychanalyse ne peut utiliser les mêmes critères que ces disciplines pour définir sa validité.