Je commencerai par rappeler quelques points qui ont amorcé une discussion lors de notre dernière réunion : quelle place l’approche des neurosciences laissent-elles à la subjectivité, à l’Autre ? La réactivité des neurones miroirs est-elle assimilable à l’empreinte de l’Autre ? Nous avons tenté de montrer combien l’inconscient, dans l’approche cognitive et neuropsychologique, différait de l’inconscient freudien ; comment la notion de refoulement, prise dans un sens déficitaire, manque à saisir la question du sens et de l’histoire pour un sujet. Et, plus globalement, le sexuel demeurant étonnement exclu de ces approches neuroscientifiques, celles-ci nous semblaient dessiner en perspective, tant l’espoir naïf d’une totale transparence (réparation de la troisième funeste blessure narcissique, après celles qu’infligèrent Copernic et Darwin) que le projet calamiteux d’un homme standardisé, mécanisé – et donc réparable à moindre coût. L’assimilation de la psychanalyse par les neurosciences serait-elle soluble dans l’Économie ?
Y a-t-il une neuro psychanalyse ? La société internationale de neuro-psychanalyse a été fondée à Londres, en 2000, dans le but de promouvoir un travail interdisciplinaire. Selon ses fondateurs, la psychanalyse et les neurosciences poursuivraient une même tâche initiée par Freud dès l’Interprétation des rêves : « parvenir à rendre la complexité du fonctionnement mental intelligible en en disséquant les fonctions et en assignant ses différents aspects à des parties différentes de l’appareil psychique ». Pour autant, les approches sont radicalement différentes et la moindre tentative d’homologation d’un champ par l’autre semble relever de l’illusion : comment basculer du réseau neuronal au subjectif ? Si la compréhension de plus en plus fine des implications génétiques et épi-génétiques furent prépondérantes dans la compréhension de la formation des organes, cerveau y compris, c’est désormais le concept de plasticité qui fait figure de nouveau paradigme, affranchissant ainsi le modèle génétique du déterminisme qui l’affectait. La notion de plasticité autorise à penser la singularité : le cerveau ne produit pas la pensée comme le foie sécrète la bile parce que cet organe, contrairement au foie, ne cesse de se transformer au plus profond de sa structure : toutes expériences y laisse une trace ; reste à savoir si cette trace synaptique est du même ordre que la trace mnésique, celle du temps où Freud n’avait pas renoncé (y compris jusqu’à « L’Abrégé… ») à une approche neurophysiologique. D’ailleurs on peut s’interroger sur ce prétendu renoncement que L. Naccache interprète en terme d’abandon. Pour nous il s’agirait plutôt d’un choix méthodologique quant à ce qui l’intéressait.
Qu’il s’agisse du réductionnisme organiciste de type « homme neuronal » chez Changeux et Naccache, de la neuropsychologie pour Pribram et Gill, de la neurobiologie avec Kandel, ou encore des théories du développement cérébral d’Edelmann et de Rosenfield, - et même si toutes ces recherches ne procèdent évidemment pas des mêmes méthodes que la psychanalyse, - ces travaux décrivent des réalités qui nous interpellent puisqu’il s’agirait, à en croire ces scientifiques, des objets qui jusque-là semblaient réservés à la psychanalyse. La psychanalyse est inscrite dans le champ des sciences humaines aujourd’hui, pourtant Freud l’a toujours voulue science de la Nature – une Nature goethéenne, en constante métamorphose, malléable et plastique : une matière ouverte au devenir. Avec la notion de plasticité les neurosciences s’inscrivent-elles dans cette perspective ? Le bloc magique est une merveilleuse figuration de l’appareil psychique, mais s’agit-il pour autant d’anatomie du cerveau ? D’ailleurs, ce n’est pas tant le fonctionnement ou l’inscription de la trace qui intéressent Freud mais plutôt la pulsation,« l’inexcitation périodique du système perceptif … au fondement de la représentation du temps », Éros inscrit les traces tandis que la pulsion de mort les efface, (en terme neurobiologique : apoptose, mort des cellules). Serions-nous fondés à fantasmer métapsychologiquement et ouvrir une piste de recherche : jusqu’à quel point la pulsion de mort est-elle à l’œuvre dans le déclenchement de certaines maladies auto-immunes ?
Mais de la neurobiologie à la psychanalyse, la différence des discours implique des différences de méthodes et de buts.
1 - Deux discours :
du maître : du psychanalyste : S1 S2 a $ ___ → ___ ___ → ___ $ a S2 S1
$, c’est le sujet dans son rapport avec l’objet « a », barré parce que l’organisation du fantasme inconscient le divise.
S1 représente le sujet $, en connexion avec la chaîne signifiante (S2)
S2 est, par abréviation, le système déjà organisé et constitué en un discours capitalisable : le Savoir.
Voyons d’abord le discours du maître (assimilable à celui de la Science). Il se soutient indépendamment de la subjectivité de celui qui l’énonce – c’est même là l’objectivité requise par les sciences. $ est donc sous la barre, le sujet n’étant pas dans le discours manifeste qui se déroule au niveau de la chaîne signifiante S1 S2. Pour produit de ce discours, nous avons la maladie, en place d’objet « a », subsumée par les signifiants du discours.
Dans le discours de l’analyste, nous posons « a » $ en premier, l’objet dans son rapport au sujet. « a » est l’objet perdu et interdit, le sujet est contraint de faire le détour de la recherche de tous les objets prenant valeur d’objets substitutifs ; bobine du Fort-Da, ou tout autres objets ou signifiants qui peuvent occuper la place d’objet a . Ce qui fait son prix au regard du sujet, c’est son articulation possible au fantasme. Placé sous la barre, nous avons S2 : le savoir sur l’objet - savoir qui ne peut relever du discours scientifique si nous voulons le connaître comme objet du fantasme. Enfin, en place de produit de ce discours, se trouve S1, c’est à dire le(s) signifiant(s) en rapport avec le sujet, sous la barre parce qu’il(s) représente(nt) le sujet divisé.
Dans les deux cas, il y a deux protagonistes qui se rencontrent sur une demande, celle-ci pourtant n’aura pas le même statut selon l’ordre de discours dans lequel on se situe. Pour le médical, il s’agit de répondre à la demande afin qu’elle disparaisse tandis que pour le psychanalyste, elle est ce qui permet la cure.
2 – Peut-on rassembler deux champs hétérogènes ?
Tout indique que nous nous trouvons en présence de deux champs hétérogènes or l’existence d’une Neuropsychanalyse nous conduit à nous demander si nous pouvons valablement fondre, en une seule et même discipline la neurobiologie et la psychanalyse. Pour établir et maintenir une possibilité de dialogue, nous ne pouvons confondre ces deux champs – et l’on ne doit pas le faire. Imaginons un colloque de linguistique franco-anglais : en franglais il deviendrait impossible : le maintient de l’hétérogénéité est donc essentiel. S’il y a une hétérogénéité absolue des deux systèmes, nous avons un rapport d’exclusion : soit tout SNC, soit tout Ψ, deux disciplines distinctes, sans possibilité de dialogue. Si leur mode de rassemblement est de l’ordre de la superposition et de la réunion, ces systèmes ne sont plus valides : un fantasme est sans rapport avec un réseau neuronal ; « les sortilèges du rêve » n’ont que faire de l’excitation des neurones pendant le sommeil. Par contre l’intersection est possible sur un seul point, la plasticité : tout expérience laisse une trace, matérielle et mémorielle. En effet, la transcription d’une expérience ou d’une perception implique qu’une certaine plasticité affecte le système qui reçoit cette trace. En toute rigueur, seule l’articulation plasticité/trace pourrait être dite neuro psychanalytique car hormis ce constat, tout de leurs déterminations relève de méthodes différentes.
3 - La notion de plasticité.
Plasticité neuronale
Génotype et facteurs environnementaux (épigenèse) : ces deux ordres de détermination se trouvent noués, du fait de la plasticité, d’une manière singulière et imprévisible. La trace obéit aux règles de la biologie générale tout en transformant de façon durable la matière vivante qui la supporte. Cette plasticité physiologique relève de mécanismes cellulaires et moléculaires au niveau des synapses. Le jeu combiné des différences de potentiels et des neurotransmetteurs qui permettent le transport de messagers primaires (gaba ou glutamates - excitation ou inhibition), ainsi que la répétition de ce transport d’informations dans le système, créent des facilitations ou inhibitions pour certains réseaux de canaux synaptiques. D’autres processus plus complexes, dans lesquels interviennent les « messagers secondaires » qui induisent une plus ou moins grande excitabilité de groupes neuronaux, correspondent aux modalités d’apprentissage. Ces modifications s’expriment de manière durable : le constat d’une multiplication des épines dendritiques ainsi que de la modification anatomique des neurones atteste de la plasticité morphologique de l’encéphale. La mémoire à long terme ferait intervenir l’expression des gènes qui commandent la production de petites molécules, les facteurs de transcription (ADN-ARN qui commande la synthèse de protéines). Il semblerait qu’existe également un processus de neurogénèse, à partir de cellules souches.
Comment passer des traces à la représentation ? En terme neurobiologique, il y a un réseau de synapses facilitées qui s’activent , un codage synaptique, qui constitue la représentation d’un objet, d’un événement ou d’une expérience. Les traces de la perception forment une (re)présentation en s’associant à de nouvelles traces, en « filant » dans les réseaux déjà existants : de ce fait, les représentations se trouvent séparées des premières traces de l’expérience de perception ; ce qui était à la base de la constitution de l’expérience (codage) est devenu inaccessible. Une évocation, une réactivation rend la trace momentanément labile, susceptible de nouvelles associations et ce mécanisme, que l’on appelle « reconsolidation », aboutit au fait que le premier circuit est perdu puisque la représentation n’est plus reliée (physiquement ?) à la perception initiale. L’expérience se perd dans les associations qu’elle engendre, à travers les mécanismes mêmes de son inscription ; elle est perdue en tant que telle, même si elle a produit des traces durables. Ceci fait dire à certains neurobiologistes que l’on n’utilise jamais le même cerveau, puisque la matière cérébrale se modifie constamment et ne cesse de former de nouveaux réseaux. Ainsi, affranchi de la vision déterministe d’un câblage neuronal, le travail de la trace se définit plutôt comme coupure, ce qui rend caduque la version mécanique et positiviste d’un enchaînement de causes.
Plasticité de l’appareil psychique :
Schéma de la lettre 52 : Wz : signe de perception Wahrnehmungszeichen Wz (trace W) I II III Expérience Percept. Percept. S Incs Précs Consc. + + ------- + + ----------- + + ------ + + ----------- + + + + + + + + Il y a la perception de l’expérience, puis le signe de la perception, puis la retranscriptions dans les systèmes Ics, Pc et Cs. Pour Lacan l’expérience/perception est un signifié tandis que le signe de la perception est un signifiant. 1 – Chez Freud : expérienceperceptionSigne de la perception (trace ) et sa retranscription dans les systèmes Ics, Pc et Cs, 2 – Pour Lacan : l’ensemble expérienceperception est le signifié tandis que le signe de perception (Wz ou trace ), sont le(s) signifiant(s) qui en découlent : suite de traces mnésiques, de phonèmes ou lettres, glissements de la chaîne signifiante sur le signifié – et recombinaison de signifiants nouveaux – la création de Poordjeli par exemple. 3 – Pour la Neurobiologie : Expérienceperceptiontrace synaptique modèle de patron de facilitations qui correspondent à une/des représentations, qui n’ont plus de rapport avec ce qui a été perçu de la réalité externe (reconsolidation).
Wz – trace synaptique, ou signifiant – apparaît donc, non pas comme l’indice d’une correspondance des deux champs, mais le point d’intersection de la neurobiologie et de la psychanalyse. L’expérience matérielle, son impact physique (anatomique) et le langage se trouvent articulés au niveau du signe. La plasticité autorise la pensée d’une singularité tant biologique que psychique. L’interaction génome-environnement est transformée par la constitution de réseaux synaptiques qui, sans lien désormais avec la réalité perçue, se forment au gré du temps, du langage et de l’histoire singulière. Ce nouveau réseau, dont le point de départ aura été le signe de perception , se crée dans la singularité du cas en s’associant à d’autres réseaux déjà constitués. L’expérience perçue est réinscrite, transformée et déformée, par connexions et associations, au gré des homophonies, de la polysémie. Elle peut devenir une perception endopsychique et constituer un élément de la réalité interne inconsciente pour lequel elle opèrera comme nouveau signifié qui éventuellement participera à l’organisation d’un fantasme - (V ou W pour « l’homme aux loups »). Il y a un nouage de l’expérience et du langage : la trace, (signe de la perception ou signifiant), est un mixte du vivant et du langage : le représentant-représentation (vorstellungsrepräsentanz) d’une motion pulsionnelle : somatopsychique)
Le langage (mot ou trace) a un rôle de traitement d’excès du vivant en permettant une décharge de l’excitation, (élaboration de fantasme). Traitement d’un excès du vivant, le cri, premier signe d’un vécu interne, est un appel à l’autre ; la réponse qui lui sera donnée constituera le don premier du langage, le premières associations de traces nouant vécus somatiques/acoustiques/verbaux (et tant d’autres : gustatif, chaleur, sein…..). Premières interprétations et violences nécessaires. Je fais ici allusion au travail de Piera Aulagnier : le pictogramme serait-il de l’ordre du signe de perception : un élément qui, ne se trouvant pas connecté au langage, serait de ce fait non refoulable, c’est à dire non effaçable par la coupure/refoulement que constituent le maillage des mots – toujours au présent, sa réactivation produirait ce revenant qu’est l’hallucination ou le délire , par une sorte d’excès de libido qui ne serait pas parvenu à « s’écouler » dans le réseau langagier. (Cf « Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques », sur la fonction homéostatique du fantasme).
Il semble que les neurobiologistes s’accorderaient à penser que l’usage de la parole est essentiel au développement du cerveau et à la survie des neurones. Mais gardons-nous d’assimiler ou de démontrer les disciplines l’une par l’autre : tout le monde a toujours su qu’il fallait un cerveau pour penser et il n’y a, en soi, rien d’extraordinaire à ce qu’il fonctionne.
4 – La singularité rend-t-elle compte du sujet de la psychanalyse ?
La plasticité est un paradigme pour penser la singularité, tant en neurobiologie qu’en psychanalyse. Comme pour la psychanalyse, il s’agit pour la biologie de déterminer des universaux – les règles générales du fonctionnement de la cellule nerveuse - qui aboutissent à de l’unique . Cependant cette singularité n’épuise pas le sujet de la psychanalyse puisque, en l’occurrence, son statut est celui de sujet divisé (du fait de son rapport à l’objet a), il s’agit d’une question de vérité et non de réalité.
Quelle est la place accordée à la psychanalyse par les neurosciences ?
Il est des neurobiologistes qui ne sont pas scientistes : Kandel considère que « la psychanalyse reste la vision du fonctionnement mental la plus cohérente et la plus satisfaisante sur le plan intellectuel ». Selon lui, la théorie freudienne aurait, pour les neurosciences, une place similaire à celle qu’occupe la théorie de Darwin pour les biologistes et les généticiens : un cadre général pour ranger les données scientifiques de façon cohérente.
Pour autant il n’y a pas d’homologation d’une discipline par l’autre, ne serait-ce que du fait de la confusion faite, en neuroscience, entre les processus inconscients et préconscients. Par exemple, lorsque les neurobiologistes parlent d’Inconscient pour décrire le jeu des signaux neuronaux qui renseignent l’organisme sur un état somatique donné , et même si des psychanalystes peuvent traduire cela par mécanisme préconscient, ces scientifiques pourraient-ils voir, dans ce point d’articulation somato-psychique, la mise en jeu d’un « représentant-représentation » de la pulsion (Trieb) ? Ne serait-ce pas confondre besoin et désir ? Boire lorsque l’organisme est renseigné sur le fait qu’il est déshydraté, cela relève-t-il de la pulsion ou de l’instinct ?
Il est d’autres scientifiques pour lesquels la Psyché s’appelle ocytocine-vasopressine-enképhaline : En faisant jouer ces neuromédiateurs, en fonction desquels se déclinent l’angoisse de séparation chez la mère, l’attachement et quelques autres traits, Jaak Panksepp a pu isoler quatre systèmes émotionnels biologiques impliqués dans ce qu’il nomme l’amour – réduit par lui au coït, la reproduction et l’élevage. La testostérone et la vasopressine sont liées à la pulsion sexuelle proprement dite, l’ocytocine à l’accouchement, au nourrissage, aux soins parentaux. Pour les nuances, il fait appel aux endorphines induisant le plaisir du contact sexuel, l’axe hypothalamo-hypophysaire et le cortisol correspondant à l’angoisse de séparation et enfin la dopamine, à la recherche de récompense. Quant à l’agressivité, elle serait transmissible héréditairement par un gène codant la protéine de transport de la sérotonine - chez les macaques. Il faut dire que toutes ces recherches semblent transformer le laboratoire en un parc zoologique, avec primates, rats, ou moutons. À l’écoute du rire du rat , Jaak Panksepp peut déclarer : « Nous avons marginalisé l’esprit, la Neuropsychanalyse devrait ramener l’esprit dans le cerveau ». Attendons que les rats lui disent ce qu’ils pensent des chatouilles pour savoir s’il se trompe et, pour rester dans son bestiaire, ajouterai-je que le mot psychanalyse lui va comme des guêtres à un lapin.
Mark Solms, lui, a tenté une synthèse entre les données neuroscientifiques et la psychanalyse, puisqu’il parle de trois classes de pulsions (sic) distribuées selon les mêmes neurotransmetteurs. L’ocytocine détermine le comportement sexuel et lien mère-nourisson ; Solms y adjoint l’envie ( !!!) de rester ensemble, ce qui constituerait la base biologique du lien. Les enképhalines interviennent en cas d’angoisse de séparation, de panique, de tristesse et de perte. Quant au système relevant de la vasopressine, il est plus spécifiquement masculin (re !!!!), puisqu’il exprime la propension à bondir sur la proie, il « pousse l’homme à la conquête ». Le féminin ne serait pas censé conquérir ?
Face à ces scientifiques qui, progressivement, édifient un savoir sur la matière cérébrale et son fonctionnement, nous ne pouvons qu’être surpris par leur volonté farouche d’en finir avec le dualisme âme/corps en ramenant tout à la biologie. Comment l’esprit surgit-il de la masse cérébrale ? L’inconscient est-il toujours à l’œuvre, y compris dans l’esprit des scientifiques ? Deux exemples nous permettrons de nous interroger sur cet aspect particulier de la démarche des neuroscientifiques à l’égard de la vie psychique ; nous pouvons y repérer quelques contradictions : Dans l’étude clinique du célèbre cérébrolésé, Phinéas Gage, Damasio observe que « Le corps de Gage est bien vivant mais c’est une nouvelle âme qui l’habitera » alors que son but, avec « L’erreur de Descartes », est d’en finir avec le clivage corps/esprit. Un autre patient, Eliott, à la suite d’une lésion, est privé de la faculté de s’émouvoir. Alors que ce patient obtient de bons scores aux tests d’intelligence, il ne peut avoir un comportement à la hauteur de ses facultés cognitives, faute d’émotions. Et Damasio de conclure : les émotions sont enclenchées biologiquement, les mots permettent de les désigner, donnant ainsi naissance à ce qu’il nomme des sentiments. Sentiment sera donc réservé à ce qui est mental et privé, émotion sera du domaine du biologique et du publiquement observable. N’est-ce pas réintroduire une dualité ? Quant à nous, nous pourrions admettre que tout ceci est pertinent en terme neurobiologique, mais n’engage que cette discipline, émotion et affekt n’étant pas du même ordre Edelman, dans sa théorie de la sélection de groupes neuronaux (TSGN) fait appel aux mots, à l’analogie et à la métaphore pour évoquer des rivalités de neurones, des groupes, des populations … : analogies et métaphores sont-elles congruentes à la biologie ? Ces deux exemples montrent peut-être la difficulté de penser l’esprit avec l’esprit.
Depuis le début du vingtième siècle et la logique quantique, nous nous sommes habitués à considérer que la science interprète le monde plus qu’elle ne le décrit . Gérard Pirlot fait cette remarque : « Notre hypothèse est que, si le refoulé de la psychanalyse est « Le projet... » de 1895, le refoulé des neurosciences est celui de la psychanalyse et de la sexualité infantile. Dès lors, le « refoulé du refoulé » qu’est « Le Projet... » fait aujourd’hui retour à l’extérieur de la psychanalyse – à savoir, dans le corpus qui la refoule : les neurosciences. C’est le défi auquel sont soumis les psychanalystes ». Mais pour qui est-ce un défi ? qui aurait l’idée de demander aux neurologues pour quelle raison ils n’adoptent pas la psychanalyse, et qui le leur reprocherait ?
5 - Neurologie freudienne ou métapsychologie ?
Quelle consistance accorder à la neurologie freudienne ? Les termes freudiens « barrières de contacts », les « transferts de quantité » préfigurent-ils synapses et neurotransmetteurs ? Les différents neurones - -, répartis en des systèmes qui annoncent la première topique sont-ils assimilables aux neurones différenciés qu’identifie la neurobiologie ? Rappelons que Freud n’a pas publié l’Esquisse, laissant aux scientifiques le soin d’avancer dans cette voie et choisissant une autre approche, approche dans laquelle le seul observable est la parole et le discours du sujet : la pratique de la cure.
La découverte des neurones miroirs (ces neurones qui s’activent lorsque le singe fait une certaine action, mais aussi lorsqu’il observe quelqu’un faire la même action) observés tant pour les macaques que pour l’homme révèlent que penser faire une action suscite les mêmes activités cérébrales que la réalisation de ce mouvement ; ces neurones miroirs autorisent-ils les neurosciences cognitives à y voir les précurseurs d’une théorie de l’esprit ? Quant à nous, nous en dégagerons trois conséquences qui confirment la cohérence et la pertinence du lien entre pratique et théorie freudienne :
« Dans la cure, l’inhibition de l’acte au profit de la parole favorise l’émergence de la représentation – l’acte de parole étant lié à la réalité du fantasme.
Si faire un acte ou l’imaginer active les mêmes neurones, alors nous sommes dans l’incapacité de repérer des indices de réalité dans l’inconscient.
L’hypothèse phylogénétique du meurtre du père de la horde s’efface au profit du fantasme oedipien qui permet à lui seul de réactiver une trace dont la vivacité affective équivaut à l’acte de meurtre. »
« Construction dans l’analyse » nous renseigne sur le statut d’un savoir sur l’esprit. La question de la réalité psychique est en fait la question de ce qui fait vérité pour un sujet, au regard de son fantasme, et non pas selon la spécificité de ses neurones ni les modalités de leur fonctionnement.
6 - Immortalité et vie de l’esprit
La biologie nous montre que nous serions génétiquement déterminés pour ne pas être déterminés. En permettant des modifications, la vie permet l’erreur - erreurs fécondes, darwiniennes – qui autorise l’espace du jeu et du je, et aussi celui de l’Art. L’esprit, la psyché seraient conditionnés par le biologique. Faudrait-il voir dans le déni de ce fait, le repli d’un espoir inavoué d’immortalité ? à situer dans le registre de la castration. Le mois dernier, nous avons rappelé que, pour la psychanalyse, le sujet ne pouvait être cet individu isolé que nous présente les neurosciences, objet autonome, hors contexte, sans culture ni Autre. L’esprit articule le sujet au collectif (diachronie et synchronie). Pour Freud, la vie de l’esprit (geistigkeit) et son progrès se situent dans l’effacement des traces matérielles dont se constitue la mémoire : « les hommes ont toujours su…(Ics) qu’ils ont tué le père » : meurtre de Moïse, des moïse etc… L’esprit est affaire de Bios, soit ; la vie de l’esprit est affaire de transmission (et d’oubli) bien plus que de conservation ; Éros et pulsion de mort intriqués.