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Plasticité et trauma : la psychanalyse à l’épreuve de la neurologie

Séminaire « Le vif de la psychanalyse ou la psychanalyse à vif »

par Mireille Delbraccio


Ateliers de psychanalyse Séminaire « Le vif de la psychanalyse ou la psychanalyse à vif »

Plasticité et trauma : la psychanalyse à l’épreuve de la neurologie

Je remercie vivement Françoise Abel et Catherine Debeugny de m’avoir invitée à participer à leur séminaire consacré à un questionnement sur « psychanalyse et neurosciences », d’autant plus que les compétences qui sont les miennes ne m’y prédisposaient pas véritablement. En effet, c’est essentiellement à partir de ma formation philosophique que je porte un intérêt particulier à la psychanalyse, mais je ne suis ni analyste, ni clinicienne. Pour affronter, à mon tour, l’actualité de ce débat entre les neurosciences et la psychanalyse, j’ai donc choisi de convoquer un auteur que Catherine Debeugny a mentionné, mais qui ne se trouvait pas au cœur de ses analyses : la philosophe Catherine Malabou — et ce pour deux raisons. La première tient à ce que deux de ses récents ouvrages installent leur questionnement au cœur d’un dialogue avec les neurosciences : Que faire de notre cerveau ? (Bayard, 2004), Les nouveaux blessés. De Freud à la neurologie, penser les traumatismes contemporains (Bayard, 2007). La seconde raison réside dans le fait que les travaux de Catherine Malabou n’ont cessé d’interroger depuis une dizaine d’années, tant du point de vue philosophique que du point de vue épistémologique, l’idée de plasticité. Or Catherine Debeugny a bien mis en évidence la place centrale que ce concept de plasticité occupe dans la neurobiologie et aussi, à un autre titre, dans la psychanalyse.

Depuis la publication de sa thèse sur Hegel, L’Avenir de Hegel. Plasticité, temporalité, dialectique , jusqu’à son livre de 2005, La plasticité au soir de l’écriture : dialectique, destruction, déconstruction , Catherine Malabou s’est employée à esquisser le mouvement d’une « histoire » au cours de laquelle ce concept de plasticité s’impose comme un « schème moteur » en philosophie, voire comme « le style d’une époque » — de Hegel à Heidegger, de Heidegger à Derrida. Elle a d’abord montré comment le concept de plasticité définit en profondeur, dans la philosophie de Hegel, la proposition spéculative en introduisant l’idée d’une « plastique spéculative ». Relativement récent puisqu’il a été introduit par Goethe au XIXe siècle, le terme de plasticité recouvre deux significations opposées : peut être dit « plastique » ce qui est susceptible de recevoir comme de donner la forme (argile, glaise, etc.), mais aussi de la changer, voire même de l’anéantir (le « plasticage » désignant une explosion). C. Malabou rappelle que Hegel emprunte à l’esthétique — et à la sculpture en particulier, qui est pour lui l’art plastique par excellence — les termes de « plastique » et de « plasticité » pour désigner ce que requiert l’ « opération spéculative » . Ainsi les différents moments du développement de l’esprit que la Phénoménologie de l’esprit parcourt sont « autant de manières qu’il a de s’incarner dans les formes singulières que sont ses manifestations » . ....

Nous rappellerons brièvement les deux grands moments qui scandent l’histoire de l’esprit : le premier — celui de l’Antiquité grecque — correspond au processus de formation de la conscience naturelle, dans lequel l’esprit informe la matière, produisant l’universel à partir du concret et requiert un premier type de plasticité : « celui par lequel l’esprit informe, en la déformant, l’immédiateté de la forme naturelle » en produisant des représentations. Le procès de culture caractéristique des Temps modernes requiert, lui, l’émergence d’un second type de plasticité, où les représentations sont désormais la matière et où la plasticité « vise à la déformation-information, autrement dit à l’interprétation, non plus de la nature mais de la forme représentative » , que Hegel nomme « forme abstraite ». La plasticité spéculative consiste alors à « fluidifier » les habitudes représentatives de la pensée. Catherine Malabou montre encore que la notion de plasticité s’applique également chez Hegel au développement de la subjectivité : pour Hegel, « le Soi n’est pas un sujet en repos supportant passivement les accidents, mais il est le concept se mouvant soi-même et reprenant en soi-même les déterminations » . Est encore dit plastique le rapport que la subjectivité, à travers le procès de temporalisation qui la constitue, entretient avec l’accident, avec ce qui arrive.

Dans ses travaux ultérieurs, C. Malabou met en évidence qu’en philosophie comme dans le domaine de l’art , la plasticité semble constituer un schème opératoire de plus en plus prégnant : « La plasticité demande d’accéder au concept ». Cette situation se trouvant corroborée par la place centrale que la plasticité, en désignant la propriété essentielle du cerveau humain, occupe en neurologie, l’on comprend que C. Malabou se soit engagée ces dernières années dans une enquête portant sur l’usage que les neurosciences font de ce terme. En s’appuyant sur des travaux récents dans le champ des neurosciences, dans Que faire de notre cerveau ? — qu’elle qualifie elle-même d’ « exercice épistémologique » —, C. Malabou nous fait prendre la mesure que « le cerveau n’est pas tout fait », et que sa triple plasticité — plasticité de développement, plasticité de modulation, plasticité de réparation — façonne son « historicité constitutive » : « Le cerveau est une œuvre et nous ne le savons pas » . Après avoir examiné le champ d’action de la plasticité neuronale, elle nous confronte au constat que le fonctionnement plastique et réticulaire du cerveau est devenu la forme même de notre monde, conformément à l’idéologie neuronale qui se représente la société comme un vaste réseau connexionniste, dégagé de la contrainte des schémas de gestion centralisée, marquant ainsi la fin ou la « crise » de la représentation du cerveau comme machine à centraliser les informations. L’argumentation prend alors un tour plus inattendu en tentant d’établir une jonction entre le neuronal et le champ sociopolitique. Les discours sur la « flexibilité », sur l’adaptation ou la réactivité, sont alors analysés comme un « avatar idéologique de la plasticité », relevant de l’ « esprit du capitalisme » : « La remise en cause de la centralité, principal point de passage entre le neuronal et le politique, est aussi le principal point de passage entre les discours neuroscientifiques et les discours du management, entre le fonctionnement du cerveau et le fonctionnement de l’entreprise » . ....

Un troisième volet de l’enquête s’attache à la conception du sujet ou du « Soi » qui soutient les discours neuroscientifiques : qu’est-ce donc que le Soi synaptique ou le « proto-Soi » dont parle Damasio ? Dans quelle mesure peut-on penser une identité personnelle à partir des configurations neuronales ? La réponse que propose C. Malabou est d’introduire, dans le registre de la plasticité cérébrale, « un quatrième type de plasticité jamais envisagé comme tel par les neuroscientifiques — qui rend possible et qualifie la formation de la personne singulière à partir de la matrice neuronale » . Le façonnement de l’identité est ainsi présenté comme une « dialectique de l’auto-constitution du Soi », élaborée grâce à une « plasticité de l’entre-deux », une « plasticité-lien » qui œuvre entre façonnement et destruction : « Entre surgissement et explosion de la forme, la subjectivité se lance le défi plastique » .

Le dernier livre de C. Malabou, Les nouveaux blessés, auquel nous nous intéresserons plus particulièrement, prend sa source à la jonction de la poursuite de son enquête philosophique sur la notion de « plasticité » et d’une expérience plus personnelle : la confrontation à ce qu’elle nomme l’ « épreuve de dépersonnalisation » de sa grand-mère opérée par la maladie d’Alzheimer. Ce dont l’auteur prend la mesure dans cette expérience, c’est que la maladie a véritablement « œuvré » à transformer l’identité même de cette femme, devenue au fil de la « désaffection » et de l’ « absentement » à elle-même, ce « quelqu’un d’autre », étrangère à elle-même et méconnaissable pour les siens. Apprendre que la maladie d’Alzheimer était une pathologie cérébrale l’a alors conduite à s’interroger sur la souffrance proprement cérébrale : « Se pouvait-il donc que le cerveau souffre ? […] Se pouvait-il qu’il existe un genre de souffrance qui crée une identité nouvelle, l’identité inconnue de l’inconnu(e) qui la souffre ? » Et à constater du même coup l’impuissance de la psychanalyse, laquelle n’aurait, selon elle, « pas tout dit au sujet de la souffrance psychique » et n’a jamais « pris en compte ce type de lésion » . C’est d’ailleurs d’un double constat d’impuissance que part C. Malabou : impuissance de la psychanalyse, mais aussi impuissance de la philosophie, ajoute-t-elle, à identifier la souffrance cérébrale comme souffrance psychique, à « proposer un abord à la fois épistémologique et clinique de cette souffrance » .

L’appellation de « nouveaux blessés » désigne donc ces « blessés psychiques » que sont les « cérébrolésés », tous ceux que la « psychanalyse traditionnelle » n’est, selon C. Malabou, pas à même de prendre en compte : les malades d’Alzheimer ou de Parkinson, les sujets atteints de dommages neurologiques irréversibles, mais aussi les traumatisés de guerre, vétérans du Vietnam ou de l’Irak, les victimes d’actes terroristes ou de violences diverses. Plus largement, la catégorie de « nouveaux blessés » s’étend, au-delà des patients cérébro-lésés, à « tous ceux qui sont en état de choc et qui, sans avoir subi au départ de lésions cérébrales, n’en voient pas moins leur organisation neuronale et leur équilibre psychique altérés par le trauma » . Appréhender ces nouvelles pathologies exige, selon C. Malabou, de reconnaître et d’identifier la souffrance cérébrale comme « souffrance psychique », et ce travail de reconnaissance ne peut s’effectuer que sur la base d’une « refonte théorique totale » de la psychopathologie, ce qui signifie pour elle aussi bien une « réorientation de la clinique » qu’une « révision philosophique des bases mêmes de cette réorientation » . Autant dire que la confrontation entre les outils théoriques de la psychanalyse et ceux de la neurologie à partir d’une interrogation sur ces « nouveaux visages de la souffrance » qu’engage C. Malabou est porteuse d’un enjeu important pour la psychanalyse puisqu’elle a pour horizon une « redéfinition de la psyché elle-même ». Nous aurons à mesurer la portée de cette revendication. ....

Plasticité et métamorphoses de l’identité

Catherine Malabou montre que la souffrance « cérébrale » met en jeu un « nouveau visage » de la plasticité qui, sous l’effet de la blessure, produit chez ces malades une véritable destruction, ou « désaffection » de soi, allant jusqu’au changement de personnalité, jusqu’à l’effacement de la forme de l’identité précédente et créant « une certaine forme d’être correspondant à la naissance d’une nouvelle personne, méconnaissable » . Cette plasticité post-lésionnelle est une plasticité « destructrice » et l’on est alors renvoyé au troisième sens de la plasticité, celui de l’anéantissement. Ce que nous donnent en effet à voir ces nouveaux blessés, c’est une transformation par destruction : « Les cérébro-lésés ont en commun ce changement de personnalité qui conduit leur entourage à conclure à une métamorphose » . Mais il faut noter que l’œuvre de la destruction n’annihile pas la forme, puisqu’une identité se transforme et se détruit pour en former une autre.

D’un point de vue phénoménologique, C. Malabou souligne que les nouvelles identités des patients neurologiques se traduisent par la désaffection ou la froideur, par la « désertion » d’une partie de la psyché, ce qu’elle explique par le fait que tous les déficits cérébraux ont une répercussion sur les sites inducteurs d’émotions. Il s’agit là d’une nouvelle identité « par défaut, élaborée à partir de la perte ». Pour décrire cette métamorphose des nouveaux blessés, l’auteur nous renvoie au fameux cas paradigmatique de Phineas Gage , cité dans de nombreux traités de neurologie, dont la métamorphose est décrite par Damasio dans L’erreur de Descartes en ces termes : « Le corps de Gage sera bien vivant, mais c’est une nouvelle âme qui l’habitera […] Gage n’était plus Gage ». Cette plasticité « négative » produit la « désertion de l’identité », « l’absence de soi et l’absence à soi ». Dans cette transformation radicale de l’identité, l’enjeu central est de reconnaître la « valeur causale déterminante » de la blessure, ce qui revient à prendre en compte son pouvoir plastique sur le psychisme : « À la froideur des causes du traumatisme répond la froideur du comportement » . De ce point de vue, nous sommes au plus loin de Freud, pour lequel la conception psychanalytique du trauma repose sur le postulat fondamental de l’incompatibilité de la lésion organique avec l’apparition de la névrose. Nous reviendrons ultérieurement sur la question d’une redéfinition du trauma, alternative à la psychanalyse, qui est l’un des enjeux cruciaux de l’ouvrage de C. Malabou. ....

Contrairement à la notion de plasticité dont Freud fait également usage pour désigner deux phénomènes essentiels, d’une part, la vitalité de la libido et de l’autre, le caractère indestructible du psychique, l’hypothèse d’une plasticité neurologique destructrice remet en cause, aux yeux de C. Malabou, l’affirmation centrale de la psychanalyse selon laquelle l’indestructibilité est la règle de la vie psychique ainsi que l’idée d’une continuité de la personnalité dans la pathologie que Freud exprime ainsi : « Cette extraordinaire plasticité des développements psychique […] On peut la désigner comme une capacité particulière au retour en arrière — régression — car il peut arriver qu’un stade ultérieur et plus élevé de développement, qui a été abandonné, ne puisse pas être de nouveau atteint. Mais les états primitifs peuvent toujours être réinstaurés ; le psychique primitif est, au sens le plus plein impérissable. […] L’essence de la maladie mentale, c’est le retour à des états antérieurs de la vie affective et de la fonction » . Dans le cas des malades cérébraux, il semblerait qu’il n’y ait pas de retour possible en arrière, que la nouvelle forme « emporte l’original », qu’entre l’identité des sujets avant et après la lésion ou le trauma, « il n’y ait aucun rapport […] et que l’identité nouvelle soit, encore une fois, sans précédent », affirme C. Malabou, qui aperçoit précisément dans l’attitude de froideur, dans ce « théâtre de l’absence », l’argument « le plus convaincant en faveur de cette métamorphose » . L’avènement d’une nouvelle personnalité psychique « méconnaissable » signe du même coup, du point de vue clinique, l’inadéquation de la cure psychanalytique « classique » et exige « une nouvelle manière de soigner » qui ne peut plus se fonder, selon C. Malabou, sur l’investigation du passé, ni sur l’exploration de la mémoire ou des traces psychiques : « La neurologie contemporaine insiste dès lors sur la nécessité de penser un nouveau rapport de l’inconscient à la destruction, c’est-à-dire à la négativité, à la perte et à la mort » . Faut-il pour autant accepter cette vision quelque peu limitative de la cure psychanalytique, ainsi réduite au travail de l’anamnèse ?

S’esquissent donc déjà les premiers points de rupture entre neurologie et psychanalyse, avant que ne s’engage une réflexion plus précisément centrée sur les raisons plus fondamentales du rapport conflictuel qu’entretiennent aujourd’hui la psychanalyse et la neurologie. C. Malabou soutient l’hypothèse qu’elles concernent une « lutte pour la domination étiologique » quant à l’événement, psychique ou traumatique, laquelle se pose dans les termes d’une alternative : événementialité sexuelle de la psychanalyse versus événementialité cérébrale des neurosciences : « Sexe et cerveau apparaissent ainsi aujourd’hui comme des économies concurrentes de l’exposition du psychisme à la blessure ». ....

« Du sexe au cerveau » Soulignant son intérêt croissant pour l’étude du cerveau, de son fonctionnement et de ses pathologies – au point d’affirmer qu’il y a pour elle un « avant » et un « après » de ce qu’elle nomme son « incursion » dans le domaine des neurosciences —, C. Malabou situe d’emblée le point d’ancrage de sa réflexion dans l’examen du « cerveau affectif », ou émotionnel, de ses sites conducteurs d’émotions, donc dans cette « dimension affective » du cerveau, dont elle estime qu’elle est restée la « part jusqu’ici méconnue de la psyché » , une part que, selon elle, « beaucoup de psychanalystes ignorent ou feignent d’ignorer aujourd’hui ». Ainsi l’activité cérébrale excède-t-elle largement le seul travail de la cognition pour embrasser « le tissage affectif, sensible et érotique » sans lequel il n’y aurait ni cognition, ni conscience : le cerveau en tant qu’organe moteur de « la chimie amoureuse » .

Le cerveau apparaît ainsi comme étant à l’origine de tous nos attachements et comme le lieu privilégié de la constitution des affects, lesquels prennent leur source dans des processus neuronaux ou hormonaux. C’est ce que C. Malabou thématise sous la dénomination d’« auto-affection cérébrale » : en effet, les neurones-miroirs, en percevant l’activité commise par un autre, codent et génèrent le mouvement de la même manière que s’il était activé par le sujet lui-même. La mise au jour d’un « cerveau émotionnel » — auquel est lié ce que d’aucuns nomment l’« inconscient cérébral » , constitué du « noyau » où se trame la dynamique originaire de l’attachement à la vie — apte à « supporter l’excitation de son propre dedans », capable d’en produire des représentations — joue un rôle fondamental dans l’élaboration de cette nouvelle approche des neurosciences qui tend précisément « à assimiler à nouveaux frais cerveau et psychisme ». Avec pour première conséquence que la notion freudienne de « libido » tend alors à s’effacer derrière la notion plus vague d’« appétits », dont elle ne représenterait plus qu’une « espèce ». C. Malabou cite à ce propos Solms : « Là où Freud utilise le terme sexuel de “libido” pour caractériser la fonction mentale activée par tous les types de besoins corporels, les neurobiologistes modernes parlent d’“appétits ” » . Alors que, pour Freud, la libido, en tant que « manifestation dynamique » de la pulsion sexuelle, permet de définir l’énergie psychique dans son ensemble, les neurologues rejettent précisément ce que Freud a qualifié sous le terme d’ « énergie psychique ».

La théorie freudienne des relations entre le psychisme et le somatique dépend d’une conception selon laquelle l’énergie psychique prend le relais de l’énergie nerveuse lorsqu’il s’agit de faire face, notamment dans l’Esquisse d’une psychologie scientifique, à l’impuissance du système nerveux à contenir l’excitation qui lui vient de l’intérieur. Ainsi Freud va-t-il finalement identifier cette régulation interne à la pulsion, dont le travail de régulation nécessite la délimitation d’un espace propre, qui en un sens « contourne » le système nerveux, donc le cerveau, et détourne une part de son surcroît énergétique : cet espace est celui de l’appareil psychique. Pour Freud, dont C. Malabou rappelle qu’il ne contestera jamais la métaphore du cerveau « centrale électrique » développée par Breuer dans les Études sur l’hystérie, le cerveau n’est que le pur et simple lieu de transmission de l’énergie. Or ce que C. Malabou caractérise chez Freud comme un « dédoublement entre système nerveux et appareil psychique » , c’est cela même que la neurologie contemporaine ne peut que réfuter : « On sait aujourd’hui que l’énergie mentale n’est pas extra-neuronale : l’axone du neurone produit l’influx nerveux qui se propage vers les terminaisons nerveuses. L’idée que la libido organise la vie psychique perd ici son unique argument neurophysiologique. […] Il n’y a qu’une énergie, l’énergie nerveuse. Il n’y a qu’un seul circuit énergétique : la dynamique neuronale. […] L’argument majeur du congé donné à la libido et à la pulsion tient à l’affirmation selon laquelle le cerveau régule ce qui lui arrive sans ingérence extérieure » . ....

Pour unifier les divers discours sur le cerveau issus des neurosciences, C. Malabou invente un nouveau concept, qu’elle va faire fonctionner comme un véritable paradigme : le concept de cérébralité, dont elle situe assez curieusement le frayage dans une sorte de filiation freudienne (à travers une convocation assez systématique des textes de Freud). De la même manière que Freud établit une distinction entre « sexe » et « sexualité », (nous dirions plutôt entre la sexualité et le « sexuel »), il est devenu aujourd’hui nécessaire de postuler une différence entre « cerveau » et « cérébralité » : « Si le cerveau désigne l’ensemble des fonctions cérébrales, la cérébralité quant à elle caractérise proprement la valeur causale des dommages survenant à ces fonctions, c’est-à-dire leur capacité à déterminer le cours de la vie psychique » .

L’enjeu majeur de l’invention de la « cérébralité » concerne donc clairement la causalité ou l’étiologie des troubles psychiques — qui va être au cœur d’une discussion très large des thèses freudiennes sur la sexualité, les pulsions et le trauma. Ce nouveau concept sert à affirmer la coïncidence entre l’événement cérébral et l’événement psychique. Alors que C. Malabou note très justement que, dès l’Esquisse de 1895, la question qui intéresse Freud est bien plutôt celle de l’inscription de l’événement traumatique dans le psychisme (frayage), elle rapporte cette posture théorique à un supposé « rejet freudien d’un psychisme cérébral ». La « cérébralité » telle que la définit C. Malabou ne se réduit d’ailleurs pas à l’ensemble des troubles qui peuvent affecter le système nerveux central, mais vient plutôt qualifier le « retentissement psychique » d’un accident qui détruit la personnalité antérieure d’un patient — que ce soit dans la maladie d’Alzheimer ou dans des traumas de guerre.

Si la mise au jour du concept de cérébralité est devenue nécessaire, aux yeux de C. Malabou, c’est parce que la cérébralité tend à occuper aujourd’hui, « insidieusement mais sûrement », la place de la sexualité dans le discours et la pratique psychopathologiques. Cette affirmation conduit toute la démonstration menée dans la première partie de l’ouvrage qui s’intitule précisément : « La subordination neurologique de la sexualité ». Par subordination de la sexualité à la cérébralité, il faut entendre « l’effacement de la spécificité du sexuel dans l’économie générale des affects » — laquelle est bien évidemment commandée par le cerveau. Avec son corrélat : la prédominance étiologique de plus en plus grande de la cérébralité dans la psychopathologie sous l’influence des découvertes neuroscientifiques : « L’événement psychique cesse désormais d’être considéré comme un événement sexuel » et, de ce fait, la sexualité « ne bénéficie plus d’aucune extra-territorialité par rapport au cérébral » . ....

Que la neurobiologie du cerveau fasse apparaître un type de causalité différent de ce que Freud nomma « l’étiologie sexuelle des névroses », on en conviendra aisément. Mais en creusant l’écart et l’incompatibilité de ces deux paradigmes — sexualité et cérébralité —, qu’elle fait jouer l’un contre l’autre sur un mode très dialectique (après la subordination neurologique de la sexualité, la deuxième partie du livre s’intitule « La neutralisation de la cérébralité » et se consacre plus particulièrement à l’examen critique des thèses de Freud), C. Malabou laisse le lecteur dans une relative indétermination. La confrontation entre les concepts de sexualité et de cérébralité aurait sans doute gagné à être mise à l’épreuve de la clinique psychanalytique des patients cérébro-lésés, qui, me semble-t-il, met en œuvre le croisement des approches. Ainsi Hélène Oppenheim-Gluckman, dans La pensée naufragée , s’appuie sur la complémentarité entre l’approche cognitive, qui renseigne sur la place des troubles de la cognition dans l’économie psychique du sujet, l’approche neuro-psychologique, quelques éléments plus phénoménologiques pour approcher l’expérience de la perte d’identité, et bien entendu l’éclairage de la psychanalyse.

Trauma, événement psychique, accident

Le défi qu’affronte l’ouvrage de C. Malabou pourrait s’énoncer en ces termes : comment soutenir conjointement la puissance traumatique de l’événement extérieur dans l’accident cérébral et l’hypothèse d’une plasticité négative, destructrice, peut-être pas si éloignée de ce que Freud a nommé « pulsion de mort » ? Ainsi, le traumatisme devient-il « le cœur de la question ». C. Malabou soutient d’ailleurs, dans son « Préambule », l’hypothèse selon laquelle « les malades d’Alzheimer en particulier, tous les cérébro-lésés en général, se comportent comme des traumatisés de guerre » — affirmation qui demanderait sans doute à être soumise à examen. Mais ces atteintes du « cerveau affectif » exigent néanmoins, selon notre auteur, de s’engager dans une redéfinition du trauma, qui lui paraît la pré-condition d’une confrontation entre psychanalyse et neurologie aujourd’hui. Je n’en indiquerai ici que quelques-unes des grandes lignes.

C’est d’abord la définition psychanalytique du trauma qui se trouve mise en question. C. Malabou rappelle que la pensée freudienne de l’événement psychique repose sur deux postulats fondamentaux : l’incompatibilité de la lésion organique avec le surgissement de la névrose traumatique et la distinction entre la cause « déterminante » et la cause « déclenchante » du trouble psychique. Pour Freud, la cause véritable des névroses de guerre réside dans un conflit, qui, à l’origine, est un conflit entre le moi et les pulsions sexuelles repoussées par lui. L’étiologie sexuelle des névroses régit aussi bien la névrose traumatique que la névrose de guerre, opérant selon C. Malabou une « délocalisation du cérébral au sexuel ». Comment, dans ces conditions, « faire droit à un pouvoir événementiel lié à la seule blessure, sans lien nécessaire avec l’intimité du psychisme ? » et réhabiliter l’approche neurologique, « cérébrale », des traumas et des événements psychiques ? Comment penser, pour la psychanalyse, « une possibilité d’accepter le diagnostic neurologique, de travailler à partir de lui au lieu de le contourner » , alors que, pour Freud, ce que C. Malabou nomme le « régime d’événementialité psychique » ne dépend d’aucune cause organique, et surtout d’aucune cause cérébrale ? Dès lors, quelle place la psychanalyse est-elle à même de faire à la constitution de la cérébralité « en régime événementiel spécifique », à la reconnaissance du « pouvoir déterminant, et pas seulement déclenchant » du trauma sur le psychisme ? Telles sont les questions dressées par l’auteur en vue d’une reconnaissance de la valeur paradigmatique des lésions cérébrales, au sens où elles sont « l’exemple même du choc violent ». ....

De ce point de vue, l’élaboration de la catégorie des symptômes post-traumatiques (« état de stress post-traumatique ») signe l’abandon définitif de la catégorie de névrose traumatique et engage, selon C. Malabou, une « redéfinition radicale de l’étiologie traumatique » . Et à une « réhabilitation de l’événement » : en effet, la spécificité de l’événement traumatique qui touche les « nouveaux blessés » tient dans ce que l’auteur nomme sa « puissance métamorphique ». La neurologie insiste, en effet, sur le bouleversement total de l’identité, provoqué par la lésion ou l’événement traumatisant, et sur le fait qu’on assiste à la formation d’identité par destruction : « L’événement traumatique invente en quelque sorte son sujet ». Les neuropsychiatres insistent, en effet, aujourd’hui sur le caractère inattendu et irréductible de l’événement traumatique, lequel, même s’il vient rappeler un événement du passé, ne peut le faire « qu’en modifiant profondément la vision et le contenu du passé lui-même ». La question que l’étude neurologique contemporaine des blessures et des traumas pose à la psychanalyse est donc de savoir si la vie psychique résiste vraiment à la destruction. On peut dès lors mesurer la distance qui sépare l’inconscient neuronal de l’inconscient psychique de la psychanalyse : le premier se confond en quelque sorte avec le passage du temps et est destructible alors que le second l’ignore (c’est le caractère Zeitlos de l’inconscient freudien). C. Malabou en conclut que « la relation de la psyché cérébrale avec sa propre destruction fait toute la complexité du concept d’inconscient cérébral » .

La nouvelle figure du sujet qui émerge de cette reformulation de l’événement traumatique est celle d’un « sujet de l’accident », incarné par les « identités désertées de la cérébralité, vivantes figures de la mort, […] représentants de la tendance à l’anéantissement et à la destruction que la psychanalyse a échoué à mettre au jour » . Ce qui n’est pas sans conséquences cliniques. La froideur des patients mettrait ainsi la psychanalyse « au défi de repenser la neutralité de l’analyste » : il s’agirait bien plutôt pour le thérapeute de trouver une manière de devenir « le sujet de la souffrance de l’autre », et la « possibilité d’une clinique non transférentielle » apparaîtrait pour finir comme l’enjeu majeur de la confrontation entre psychanalyse et neurologie, « ouvrant à la neuro-psychanalyse la promesse de son avenir » .

Je conclurai rapidement en évoquant l’ouverture que C. Malabou propose dans la troisième partie de son ouvrage : « Vers une plasticité de la compulsion de répétition », et qu’elle formule à partir du constat que la limite de la psychanalyse est d’avoir échoué à admettre l’existence d’un « au-delà » du principe de plaisir. À cette impossibilité de donner forme à l’au-delà du principe de plaisir, répond l’absence chez Freud d’une véritable plasticité de la pulsion de mort : « celle-ci reste sans forme, sans structure, sans figure », même si l’on en rencontre des relais dans la pulsion d’emprise ou dans la pulsion de destruction. ....

L’on se trouve alors reconduit à la question de la plasticité, plus exactement à la distinction de deux formes de la plasticité, l’une positive, l’autre négative, dont la « pulsion de mort » freudienne s’approche, tout en la déniant. Jeter un pont entre psychanalyse et neurosciences exige alors de soutenir l’hypothèse d’une plasticité négative qui permette de penser le « plasticage » du cerveau et de la psyché et d’engager le débat entre cérébralité et pulsion de mort. C. Malabou pose que cela n’est possible qu’à la condition de se situer dans « le dedans même » de la pensée de Freud, au cœur de cette « pensée de la destruction et de l’anéantissement du psychisme » qu’il a formulée comme « pulsion de mort » . Et d’apercevoir qu’il y a bien déjà chez Freud « deux plasticités dans la plasticité » : l’une constructrice, « vivante » (pulsion de vie), l’autre destructrice, mortifère (pulsion de mort). Mais elle retient en effet contre Freud sa difficulté à « donner forme » à l’au-delà du principe de plaisir. Elle souligne que Freud ne prend pas en compte la possibilité que se forment de nouvelles identités, même lorsqu’il évoque les modifications du moi : les pulsions de vie et de mort, même si elles semblent correspondre à deux instances plastiques contradictoires, servent en réalité le travail d’une plasticité originaire, positive et autorégulée car l’intrication des pulsions de vie et des pulsions de mort est du registre du vivant. Au contraire, l’approche neurologique de la destruction psychique, en insistant sur le bouleversement total de l’identité provoqué par le trauma, peut « donner corps à cet au-delà qui, chez Freud, demeure à jamais manquant » , modifiant par là même les perspectives thérapeutiques.

Ainsi C. Malabou considère-t-elle que les thérapies comportementalistes, en visant la réparation, mettent en œuvre un troisième type de plasticité, la « plasticité formatrice », laquelle contribue à un « effacement » de la plasticité destructrice — tout en relevant en même temps le caractère équivoque de cette entreprise de réparation.

La solution consisterait alors à se tourner vers la neurologie pour combler cette lacune freudienne en proposant, entre neurologie et psychanalyse, « un concept de plasticité destructrice qui donne à la pulsion de mort sa forme propre, c’est-à-dire autonome », ce qui supposerait « d’admettre que l’avenir de la psychanalyse ne dépend pas de la psychanalyse seule » , mais repose sur sa capacité à entrer dans un dialogue « sérieux et construit » avec la neurologie. L’entreprise de C. Malabou, pour autant qu’elle pose un véritable défi, ne résiste peut-être pas, à son tour, à cette tentation qui nous paraît caractériser les lectures philosophiques de la psychanalyse, nombreuses et variées, de venir réformer ou complémenter la psychanalyse en l’arrimant à d’autres champs disciplinaires. Gain d’intelligibilité ou forçage ?



[Article mis à jour le 15 février 2009)