Cette réflexion à partir de la pièce de théâtre en vers, Blanche-Neige de Robert Walser, a pris forme au cours du séminaire « Conter la psychanalyse » dans lequel furent explorés, en lien avec notre clinique, divers aspects psychiques des liens de mère à fille et de fille à mère, dans le contexte d’un père absent, d’une manière ou d’une autre, ainsi que la question du narcissisme, ses impasses et ses avancées du côté mère et du côté fille, dans l’éclosion adolescente du féminin vers le désir de l’autre. Ce fut la rencontre avec des fantasmatiques archaïques sous-jacentes aux mouvements de séparation, visant à une séparation « suffisamment bonne ». L’analyse de l’intérêt porté à Blanche-Neige par un homme, tel qu’en témoigne cet écrit de Robert Walser, ne pouvait qu’enrichir notre écoute de ces problématiques.
Une drôle de « dramolette »
Dans sa pièce de théâtre qu’il nomme « dramolette », Robert Walser met en poème les événements passés de l’histoire de Blanche-Neige qui ont précédé l’arrivée du prince. Il fait commencer son conte à la fin, après l’épreuve de la léthargie de latence dans le cercueil de verre dont vient de la faire sortir le prince tout amoureux. Or Blanche-Neige ne peut passer à l’étape du bonheur attendu : « ils furent heureux etc… » car son passé pèse trop lourd et rend indisponible son désir pour le prince.
La perspective de Robert Walser est subjective, voire même subjectivante dans sa réécriture de Blanche-Neige, très beau texte poétique qui joue avec les confins du délire, de la folie et des retournements fantasmatiques.
Ce texte est construit en spirale et fait repasser Blanche-Neige par des moments obligés de son histoire avec sa mère, en cherchant des ouvertures à la répétition traumatique de la tentative de meurtre dans la forêt que Robert Walser remet en scène.
J’ai donc lu ce texte une première fois en espérant trouver une réponse fantasmatique masculine à cette histoire de Blanche-Neige. En fait, j’ai été happée par le texte que j’ai entendu d’abord comme le récit d’une jeune fille venant consulter après un événement traumatique : la double tentative de meurtre de sa mère par empoisonnement d’abord (la pomme) puis par la dague de son amant (le chasseur) ensuite.
À l’écoute de Blanche-Neige
Je vais essayer de restituer ici, dans leur déroulement, les enjeux psychiques du texte qui font apparaître les mobiles qui sous-tendent la crise dans laquelle Blanche-Neige adolescente se trouve prise.
« Dis, tu es malade ? » commence la reine.
Blanche-Neige : « Quelle question quand vous n’avez que vœux de mort pour la trop belle qui blesse à tout instant vos yeux. À quoi servent ces doux regards ? La bonté qui sort toute aimante de vos yeux n’est que faux-semblant. Votre douceur de ton est feinte. La haine habite votre cœur.
Vous avez mandé le chasseur pour moi, pour qu’il lève sa dague sur ce visage haï de vous.
[…] Malade, moi ? Non, je suis morte. La pomme empoisonnée fait mal.
[…] Malade, alors, moi, raillez-vous ? »
Ces premières paroles de Blanche-Neige résonnent comme celles d’une première séance où l’essentiel du mal être psychique est souvent énoncé : ici, Blanche-Neige a mal à sa mère dont elle sent la haine qui se dissimule derrière une douceur feinte du regard et qui a voulu la faire tuer. « Pourquoi ne m’aimes-tu pas ? Pourquoi vouloir me tuer ? »
Dès ce début, Blanche-Neige évoque le traumatisme et sa douleur. La reine, dans le déni de la situation de mal-être de Blanche-Neige, l’envoie faire un tour dans le jardin, lui conseille de ne pas penser, mais plutôt de sauter et courir après les papillons, d’être enfant et ainsi de retrouver son visage rose caché, plutôt que cette couleur linceul blafarde. La reine la renvoie à sa condition d’enfant d’avant les mauvaises pensées : « À coup sûr l’air frais du jardin te fera du bien. Je t’en prie, ne livre pas à ces pensées ta chère et faible tête. Sois calme. Que ton esprit cesse d’errer. Prends du mouvement, saute et cours. »
La reine lui conseille d’écarter toute idée de péché en ajoutant qu’elle-même a peut-être péché contre elle, Blanche-Neige, jadis. Mais jadis, c’est loin, dans les temps reculés, personne n’y songe plus. Le remède énoncé est un amour auquel penser et qui fait oublier le chagrin : le prince, par exemple. Ainsi la pensée de Blanche-Neige est détournée, le traumatisme est nié - pas vu, pas pris - le désaveu s’installe, la folie guette...
On voit bien que, dès le début, tout ce qui s’est produit avant l’épisode du cercueil en verre, est relégué tel quel, dans un passé lointain, tout prêt à ressurgir. La reine fait allusion aux événements passés sur un mode expéditif et définitif. Pas de discussion ni de protestation. Elle se dédouane allégrement de sa jalousie pour la beauté de Blanche-Neige, comme si cela allait de soi. Blanche-Neige est combative avec sa mère qu’elle traite de cajoleuse et à qui elle reproche de rompre le cou au passé, comme elle a voulu lui rompre le cou à elle. Blanche-Neige proteste : « Oh vous donnez des ailes au péché mais il vole mal.
[…] Et le voici tout près, devant moi, devant vous et vous voudriez, cajoleuse, vous en jouer, il est si tangible que jamais je ne l’oublierai, pas plus que vous qui le commîtes. »
Le péché du double meurtre, assorti du péché sexuel de sa mère avec son amant, le chasseur, est clairement énoncé par Blanche-Neige. La reine avoue d’emblée avoir péché. Alors, tout serait déjà dit ? Justement pas. C’est là que tout commence au contraire, car c’est la force du texte de Robert Walser de nous emmener dans les détours inconscients pour faire s’incarner les impasses psychiques qui sous-tendent les dires de la reine et qui bloquent le devenir femme de Blanche-Neige. Robert Walser les retraverse de différentes manières jusqu’à ce qu’elles prennent corps dans le psychisme et fassent advenir l’émotion correspondante, sur le modèle du rêve traumatique de Ferenczi qui cherche ses ouvertures dans la répétition. Le chasseur est questionné. Certes, il a juré la mort de Blanche-Neige à la reine, mais où serait le problème puisqu’il n’en fit rien. D’ailleurs, la preuve est dans le vrai conte de Blanche-Neige qui, dans cet écrit de Robert Walser, est invoqué par les personnages comme référence imparable lors des moments clé où Blanche-Neige est en proie au doute :
Blanche-Neige : « Chasseur, juras-tu pas ma mort ? »
Le chasseur : « Si, Princesse, une mort affreuse, pourtant je n’en fis rien : le conte l’a, haut et vrai, bien fait savoir. […] Ne parlez pas de mon serment de vous tuer, pitié me le fit rompre et je ne vous fis nul mal. »
Alors donc, tout serait réglé. « Pourquoi pleurer, dit la reine ? C’est par jeu qu’il tira sa dague… » et elle demande à Blanche-Neige de l’embrasser et d’être sage. Blanche-Neige est hors d’elle, elle ne peut baiser cette bouche qui a enflammé le chasseur, son amant, à tuer. La reine nie encore : « Jamais mes baisers n’envoyèrent ce chasseur vers toi. Une peur aveugle t’a rendue méfiante. »
Puis la reine se répand en déclarations abusives : elle aime l’enfant de sa chair, sa beauté ne la rend pas jalouse, ce n’est pas vrai qu’elle est folle d’envie : « Te voir si belle m’est joie pure », dit-elle. Mais Blanche-Neige ne peut croire avec confiance là où il n’y a pas confiance. Elle fait la distinction entre le « parler doux » de sa mère et « l’agir doux » qui lui manque : « Parler doux, vous y parvenez, mais non agir avec douceur. »
C’est là un écart considérable et un point d’achoppement du discours, cette antinomie énoncée entre le « dire » et le « faire », entre le mot et l’expression en acte de son affect, double-contrainte batesonienne : je dis que je t’aime mais en douce je te fais tuer.
Seul l’œil de la reine parle vrai, dit Blanche-Neige : « L’œil qui foudroie, très sarcastique qui, peu maternel, frémit et me menace, rit sombrement du ton mielleux de votre langue qu’il méprise : il parle vrai, lui. »
Seul le prince ose soutenir Blanche-Neige contre la reine qu’il traite de monstre. Il propose à Blanche-Neige de l’emmener au château et lui offre son épaule. Mais Blanche-Neige n’a aucune ardeur. Elle est plutôt sombre, un peu mélancolique, mutique, revendiquant le calme de l’amour, le silence… Ne rien dire…
C’est à ce moment-là que le prince, regardant par la fenêtre, aperçoit la reine et son amant en pleine action dans le jardin, comme « un couple de tigres s’accouplant ». À la fois fasciné et révolté que la reine se laisse traiter ainsi, le prince en fait la description à Blanche-Neige qui ne veut pas regarder car cela lui donne la nausée. Cette brute de chasseur manque de respect à la douce reine.
Le prince : « Je suis hors de moi. Cette femme !
[…] Il gâche tout, le gars, la brute !
Ah, quelle douce, douce femme. Que ne puis-je perdre le sens à voir ça. Me voici à bout. »
Et encore : « Malheur à nous, que j’aie vu ça ! », dit le prince. « Malheur à moi, qui entends ça ! », dit Blanche-Neige.
L’initiation sexuelle par cette scène primitive est excitante et dévastatrice. Blanche-Neige souhaite mourir et s’offre à la terre comme neige au soleil. Quant au prince, il regrette de l’avoir sortie du cercueil car l’amour est parti. Blanche-Neige devient image pieuse et blanche, hors désir. Le prince court secourir la reine. Il se déclare oublieux de Blanche-Neige et les sens troublés par ce qu’il a vu. Blanche-Neige lui demande alors de « saluer Maman » pour elle, nous faisant ainsi quitter le registre du conte à valeur universelle pour entrer dans une histoire singulière d’enfant. Ébahissement du prince par le fait que Blanche-Neige le charge d’un message inattendu : il doit en effet dire à la reine que Blanche-Neige lui pardonne !
Blanche-Neige a une idée précise en tête : le baisemain de feu que le prince troublé s’en va faire à la reine devrait réussir à arracher à sa mère la reine le pardon qu’elle attend, le pardon de sa faute à elle, Blanche-Neige. Elle abdique très volontiers son amour pour le prince, et se déprécie, disant que sa mère est une plus belle fleur pour le prince et parle d’elle-même comme « la fleur qui ne peut se montrer épanouie qu’à la solitude ». Elle constate, dans ce mouvement dépréciatif, qu’elle reconnaît bien que le prince est déloyal, mais que cependant elle ne pleure pas. De plus, elle se dit à elle-même qu’elle n’exulterait pas si elle avait la preuve qu’il l’aimait ardemment. La libido est gelée. Il apparaît très bien que la relation de désir de Blanche-Neige au prince est empêchée pour l’instant par l’incertitude du lien maternel. Commence alors, dans le texte, tout un jeu très intéressant de places psychiques autour du pardon.
Blanche-Neige dit au prince : « Amour je lui dois, amour par toi la saluera. Je lui pardonne, dis-le lui. »
Identification à l’agresseur ? Voilà gommée la tentative de meurtre de la mère, qui nie le traumatisme en clivant mais surtout qui empêche de perdre l’amour maternel. Mais Blanche-Neige, soudain avisée, se ravise : « Mais non, pardonner, en ce cas, n’est pas ce qui sied à l’enfant. » C’est en effet une position magnanime, de surplomb. Lucide, elle change alors de stratégie : « Implore à genoux mon pardon » demande-t-elle au prince. « L’amour d’ailleurs t’aura déjà agenouillé », ajoute-t-elle.
Elle imagine donc que c’est ce courant d’amour du prince pour sa mère qui est censé véhiculer l’amour de sa mère pour elle sous forme de pardon. C’est sous la forme inversée d’une faute qu’elle n’a pas commise que Blanche-Neige attend un signe d’amour de sa mère. Sa mère a voulu la tuer. Coupable d’être trop belle, Blanche-Neige ? Coupable de pousser sa mère à la haine, à l’incapacité d’amour ? En tout cas cette position de soumission au pardon, aux allures masochistes, s’ouvre là sur une passion vivante et excitante qui conduit à ce grand moment : l’arrivée de la reine, « en personne, la mère, et seule », dit Blanche-Neige, la mère rien que pour elle.
Aussitôt Blanche-Neige se jette à ses pieds, à genoux, et la reine ne comprend pas cette émotion et cette poitrine qui palpite. Blanche-Neige supplie sa mère d’oublier et de pardonner : « Acquittez-moi de la défiance qui vous blesse. Je ne veux qu’aimer, vous aimer », lui dit-elle...
Dans ce contexte, la main meurtrière de la mère est le lieu d’un basculement subtil qui différencie la pensée de l’acte porteur de la sensation qui lui correspond. Blanche-Neige veut couvrir de baisers cette main dont elle désire la pression, soit les caresses. Or cette main ne la touche pas. Voir une menace meurtrière en cette main est péché causé par la pensée, alors que « sentir (ressentir) se figure une chose plus noblement que la pensée. » Pour Blanche-Neige, la pensée est comme un verdict, elle décrit froidement, dit comment sont les faits. Elle est mauvais juge, alors que le « tout ignorant sentiment », l’affect, est un « doux juge ». « Doux » ou « douce » reviennent une trentaine de fois et « douceur » une dizaine, dans ce texte en quête de caresses qui lavent le péché.
Cette partie du texte est comme une torsade qui entrelace ces antagonistes : la pensée qui décrit les faits et le sentir qui en est l’affect, le sentiment, la sensation qui ne trompe pas. Sentir pour de vrai que sa mère ressent quelque chose, pour elle Blanche-Neige, et qu’elle ne se contente pas de rabâcher trois fois les mêmes faits descriptifs sur la tentative de meurtre, allant jusqu’à accuser Blanche-Neige de mentir, de se forger un conte, en se croyant être la pécheresse qui implore le pardon. La meilleure preuve de ces faits en est une fois de plus le conte-témoin de Grimm qui garantit que « Moi, la reine mauvaise, je t’ai envoyé le chasseur et donné la pomme à manger. » La reine confirme une énième fois qu’elle a donné l’ordre de tuer Blanche-Neige et qu’elle n’a pas marchandé ses câlins et baisers au chasseur, le tueur à qui elle envoya Blanche-Neige comme gibier. La reine se sent raillée par ce pardon que Blanche-Neige demande, ce qui nie tout son acte meurtrier, ainsi que par sa fille pécheresse à ses genoux. Cette schize tragique, cette confusion des langues entre le dire et sa mise en acte qui en exprime l’affect, trouve ses points d’accroche dans la main que Blanche-Neige voit douce et bonne, et dans le baiser maternel attendu de la bouche qui suscite les affolements érotisés.
« D’un baiser du Prince ne dites plus mot, Maman. » Dans sa description froide des faits, la reine venait de rappeler le cercueil et le baiser du prince. Or Blanche-Neige revendique le fait que ses lèvres à elle n’ont été profanées par aucun homme, le prince n’étant qu’un « petit garçon [qui] n’a pas de poil au menton. » Blanche-Neige ne peut recevoir le baiser de la bouche de sa mère qui enflamma l’amant à tuer par ses baisers. Baiser inaccessible de sa mère, Blanche-Neige ne peut jouir d’aucun baiser. C’est l’impasse. Comment se séparer de ce qui est brusquement venu à manquer ?
Un amour-passion : la haine
Mais la mère de Blanche-Neige se veut meurtrière de manière délibérée. C’est là un fait incontournable et difficile à contourner, pour lequel Blanche-Neige va devoir inventer une autre solution que sa position masochiste de pécheresse pour tenter d’accéder à l’amour qui doit bien être quelque part dans sa mère, mais peut-être invisible car trop présent : « L’amour, c’est vrai n’a pas de bornes, s’il ne sait pas parler, c’est qu’il est tout immergé dans votre être. »
Blanche-Neige va alors risquer le tout psychique et prendre autrement la voie du déni pour accéder à sa mère : « Non, vous n’êtes pas pécheresse. Où en auriez-vous pris le goût ? Et moi pas plus que vous. Jamais nous ne fûmes tachées de honte. Purs nos regards sur le ciel pur, doux nos actes, tels qu’ici même. Un jour nous nous fîmes du mal. Mais voilà si longtemps déjà ; on ne sait plus. Pour moi ouvrez, je vous en prie, ces lèvres chères ; contez-moi une chose gaie. »
Blanche-Neige ne dit-elle pas : « Vous et moi, nous sommes formidables, nous sommes faites pour aller ensemble, laissez vos lèvres me dire les mots d’amour enfouis en vous » ? Lorsque la reine réitère les faits meurtriers, Blanche-Neige joue sa dernière cartouche en s’adressant à la reine dans son langage : « Haïssez-moi, je n’aimerai que plus enfantinement, pour le seul amour de la ferveur, et sans nulle raison sinon que l’amour est doux, délicieux à qui tout simplement le porte. » Blanche-Neige touche la reine en son point exquis en lui signifiant qu’elle accepte sa haine en échange de son amour à elle, Blanche-Neige, la « haine », le seul mot que prononce la reine, dont l’affect se confirme en acte, fût-il meurtrier, le seul mot vrai.
L’enfant-thérapeute réussit enfin à susciter chez sa mère un cri du cœur :
La reine : « Je me hais moi bien plus que toi. Je t’ai haïe jadis, j’enviais ta beauté, j’en voulais au monde entier qui te louait hautement, t’offrait ses hommages, et n’avait, pour moi, la Reine, que regards torves. Oh, voilà qui irrita mon sang, voilà qui le fit tigre. »
Ce serait donc cette envie dévorante de la toute nouvelle beauté de Blanche-Neige qui pétrifia la reine, lui enleva toutes sensations, et fit qu’elle ne vit plus par ses yeux, n’écouta plus par ses oreilles. « Une haine sans fond vint à ouïr, voir, manger, rêver, dormir pour moi. » La reine fut sidérée par son envie et sa jalousie de la beauté de Blanche-Neige. La tendresse pour Blanche-Neige disparut d’un coup avec la fin de l’enfance et le surgissement de la beauté accompagnée des hommages qu’elle inspire. Cette perte soudaine de la tendresse maternelle fit cassure traumatique pour Blanche-Neige.
La crise paroxystique passée, baignée de ces sensations et sentiments retrouvés, la reine redevient sensée et redonna le prince à Blanche-Neige : « Dis-lui qu’il est ton trésor […] je l’aime bien. »
Serait-ce la résolution heureuse attendue ?
Non, pas encore, le traumatisme a la peau dure, il lui faut sa répétition pour s’user. Et donc, la reine, après cette accalmie, éprouve perfidement l’amour du prince en faisant venir le chasseur pour rejouer encore la scène du meurtre avec Blanche-Neige. La reconstitution du crime est plus vraie que nature avec le chasseur menaçant Blanche-Neige menacée. C’est le prince qui arrête la dague levée à temps ! Que serait-il arrivé, car la reine n’a pas bougé pour interrompre le geste. Lorsque Blanche-Neige réagit en supposant de manière provocatrice que le chasseur n’aurait pas tué car il avait au fond de lui la « douceur » que la reine n’a pas, la rage meurtrière de la reine et son délire persécutif se déclenchent à nouveau :
Blanche-Neige : « Es-tu la mort, ô, homme dur ? Je n’en crois rien ; tes yeux sont bons, la douceur loge en tes sourcils.
[…] Je le vois, la pitié te fait baisser ton arme. Oh merci ! Si la reine sentait de même ! »
La reine : « T’oublies-tu, que tu parles vrai ? Hé bien chasseur, sors de ce rôle peu fait pour l’homme que tu es.
[…] Tue-la, et rapporte ici son cœur perfide. »
L’évocation de la « douceur » fait exploser la reine qui crache son poison : Blanche-Neige devient « la maligne garce dont, tout l’après midi durant, les insinuations [lui] ont fait peur » et elle exhorte le chasseur à la tuer. Puis elle se calme après la remise en scène du meurtre qu’elle appelle « un jeu », sans se laisser émouvoir par le prince qui ose la traiter de serpent. Elle nomme Blanche-Neige « enfant de mon cœur », avec la permission du prince qu’elle vient, avec perversité, de mettre à l’épreuve.
C’est alors Blanche-Neige qui replonge dans la dépression mélancolique. Elle se sent poursuivie par la haine maternelle qui est du « noir qui colle à [son] cœur et qui étouffe dans [son] âme tout son de joie. » Regret de son cercueil. Le sentiment qui l’afflige est qu’elle gêne la reine, qu’elle l’épuise.
Blanche-Neige éprouve à nouveau le retrait brutal de l’amour de sa mère. Un jour, elle a senti que les yeux maternels ne la voyaient plus avec tendresse mais avec hostilité. Qu’avait-elle fait ? De quoi était-elle coupable ? En devenant belle, ce qui lui échappait, elle avait perdu son image reflétée avec tendresse par les yeux de sa mère. La rupture narcissique se situerait à ce moment-là. Elle se situerait là aussi pour sa mère, dans le choc provoqué par le changement d’image de sa fille à la beauté enclose et qui soudain devint étrangère, et rivale dans sa splendeur. C’est son propre éclatement narcissique que la reine chercherait à rassembler dans ce miroir qui ne garantit plus la suprématie de sa beauté, dans ce seul miroir pour deux qui renvoie soudain deux images distinctes, deux beautés différentes et traîtreusement comparables.
« Si j’étais chez mes nains, tranquille, là-bas je ne gênerais plus », dit Blanche-Neige. La reine, douce à nouveau, proteste : mais non, mais non, et lui fait raconter les nains. Et l’enfance idéalisée de Blanche-Neige surgit : « Ils m’étaient bons comme des frères. » Pas de douleur. C’était le « royaume des rêves remplis de couleurs. […] Aux doux propos, les lèvres ne manquaient pas de faire écho. » Elle retrouvait là-bas la douceur perdue de sa mère. C’est la reine maintenant qui fait la thérapeute : « Il n’y avait donc point de haine chez tes nains ? Mais l’amour, peut-être l’ignoraient-ils aussi. La haine, tu le sais, se nourrit d’amour, et l’amour, comme tu sais, aime d’amour la froide, l’âpre haine. »
Question difficile car ces sentiments opposés que sont la haine et l’amour restent séparés pour Blanche-Neige. Le paradis chez elle était lié au fait que les choses étaient univoques. Elle était chez les nains dans une allégresse sans trouble. La haine ne gâtait pas l’amour alors que dans le monde de sa mère, elle est perdue car elle sent l’amour par la haine.
Blanche-Neige revient alors à la scène du meurtre manqué dans la forêt, point de repère d’un sentiment vrai chez sa mère : « Baisant, cajolant le chasseur, vous l’excitiez, et c’est au meurtre qu’il y a peu vous le piquiez. […] et puis vous nommez ça un jeu […] un jeu inouï, où je suis sans défense », et Blanche-Neige de regretter encore son cercueil, lieu où toute vie psychique est immobilisée, dans l’inertie. Blanche-Neige revient aux causes de la catastrophe ; ses maux sont venus de sa mère : elle roulait « de grands yeux ». L’on peut imaginer que les yeux de sa mère, choqués par la nouvelle image de sa fille qui la rend folle, sont apparus comme des monstres à Blanche-Neige. Sa mère est devenue monstrueuse et terrifiante à voir. Cause de la laideur de sa mère la beauté de Blanche-Neige ? L’effet de sa propre beauté sur sa mère l’a terrifiée. Tous les repères sensoriels se sont brouillés.
Retournements
Le monde de Blanche-Neige a basculé, et comme elle le dit elle-même : « Non, la mère n’est pas la mère. Le monde n’est point le doux monde. L’amour est muet soupçon, haine. »
Et là, la reine se remet à délirer. Une colère terrible sur le mode de : « On te loue, innocente, on me dit mauvaise, car d’amour j’ai nourri le meurtre, l’enflammant de baisers fielleux », et foin de la honte, elle appelle le chasseur pour louer ses qualités. Blanche-Neige se rend compte qu’elle a touché la plaie empoisonnée de sa mère en évoquant le fait que sa mère a nourri le meurtre de ses baisers. La reine ne le supporte pas et appelle le chasseur pour qu’il dise à sa fille qu’elle l’aime ET qu’elle la hait. Voilà du nouveau un peu difficile pour Blanche-Neige que cette concomitance de sentiments aussi opposés. La reine demande au chasseur de sortir son poignard et se ravise, lui demandant à la place de consoler Blanche-Neige, et de ramener le calme d’avant.
C’est au tour du chasseur de jouer bizarrement les thérapeutes. Sa question à Blanche-Neige est : « Tu crois que je voulais te tuer ? » Dans son besoin d’univocité, Blanche-Neige, affolée, prend une décision : elle dira « oui » à tout ce que le chasseur lui dit, car le non l’épuise, et le « Dire oui fait tant de bien, est si infiniment doux. » C’est alors que le chasseur l’entraîne dans les défilés qui parcourent tout le chemin du mensonge au déni.
Il est faux que la reine l’ait poussé à tuer, le conte lui-même (le témoin-vérité) ment. C’est mensonge que la reine en vipère haïsse Blanche-Neige. La reine est belle, que Blanche-Neige le dise.
À cet instant, Blanche-Neige saisit tout soudain l’occasion de louer sa mère idéale et se lance dans une tirade sur sa beauté merveilleuse qui a la douceur des beaux rêves ; comment peut-elle donc envier Blanche-Neige gelée et froide ? Comment sa mère si belle peut-elle haïr l’image-sœur suppliante à ses pieds ? Le chasseur n’a jamais eu le cœur de la tuer en vrai. Et puis la pomme et le poison, c’est un mensonge empoisonné.
C’est dans ce contexte de folie et de mensonge que Blanche-Neige questionne le silence de la reine qui a assisté à ce dialogue : « D’où vient que la Reine se tait ? ».
Le chasseur : « Elle songe au chagrin perdu, à l’erreur qui vous jeta dans le feu de la mauvaise querelle, et pleure le malentendu. »
Et il enjoint Blanche-Neige d’aller l’embrasser. Elle s’exécute, en disant ceci à la reine : « Pardon, je veux, par mes baisers, priver de vie cette pâleur. Qu’ils boivent toute la funèbre couleur qui défigure vos attraits. » Étrangement, le chasseur vient de réussir là réconciliation impossible, Blanche-Neige redonnant à sa mère de cette beauté qu’elle lui a, sans le vouloir ni le savoir, dérobée. Comment s’est opérée cette retrouvaille ? Par cette traversée affolante et perverse au pays du mensonge et de la vérité qui a paru brouiller tous les repères et qui, pour finir, semble avoir aidé à les retrouver.
En effet, la crise est résolue, le roi arrive avec sa cour. La requête de Blanche-Neige est la suivante : « Père très bon, imprimez, sur la querelle jamais éteinte entre deux cœurs trop brûlants, votre noble sceau. » Le roi se trouve donc investi du pouvoir d’inscrire symboliquement ces réajustements psychiques que la reine énonce comme une victoire de l’amour, la haine s’étant perdue devant tant d’amour. Elle explique au roi que : « La querelle qui fut n’est plus. L’amour sut vaincre, ici ; la haine devant tant d’amour s’est perdue. J’ai haï, mais c’était pur jeu, impulsion, qu’on prit au sérieux, vague menace d’un caprice. »
Comme tout à l’air simple maintenant ! La reine sortie de son délire persécutif exprime le motif psychique de ses extravagances : son « envie blessée », dont Blanche-Neige fut témoin : « L’envie blessée crut un instant devoir haïr. Ah, voilà qui m’a fait mal, à moi plus qu’aux autres. Blanche-Neige m’en est témoin. »
Blanche-Neige répond immédiatement que le péché a fui, qu’elle peut maintenant accepter de susciter l’amour du prince et exprime pour la première fois, enfin, qu’elle a accès à la contradiction, à des pensées contradictoires, qui donc intègrent la haine et l’amour : « Bien trop sauvage est mon désir, trop impétueuse m’emplit la joie haute, contradictoire », ce à quoi la reine, s’empresse de faire écho : « Quel doux parler, gracieuse enfant ! »
Je me suis laissée ballotter par tous les mouvements au parfum pervers de cette dramolette qui frôle le tragique, mouvements pris dans les rages et orages des cœurs brûlants agriffés qui relient ici mère et fille. Les sensations communiquées sont fortes si l’on se laisse tour à tour faire et défaire par l’amour, la haine, la vérité, le mensonge, l’affolement des sens et de la raison, la violence du pulsionnel, sombrer dans le gouffre dépressif narcissique aux confins de la mort, être déséquilibré par l’insupportable du déni, être perdu dans l’aveu et le désaveu, éprouver l’amour désespéré qui pousse à l’avilissement, à la dépréciation érotisée de soi qui pousse à s’avilir encore et encore, position aux allures masochistes destructrices qui cherche en vain un soubassement psychique à ce retrait de l’amour maternel qui s’annonce comme une chute sans fond que guette la dépression mélancolique.
En commençant son poème avec une Blanche-Neige sortie de son cercueil de verre grâce au désir amoureux du prince, Robert Walser nous ouvre la boîte de Pandore de ce lien mère-fille particulier dont il nous montre les rouages psychiques qu’il nous plaît tellement de croire disparus, par la magie de la merveilleuse léthargie, dans le conte traditionnel.
Le point d’arrêt du conte réécrit par Robert Walser est étonnant en ce qu’il réussit à rétablir la relation mère-fille par le moyen de l’intégration psychique de la contradiction pour Blanche-Neige : amour et haine peuvent co-exister, sans provoquer l’inertie psychique, sans que ce soit la mort. Cette métaphore du contradictoire ouvre le psychisme qui redistribue ses cartes autrement et redonne accès au désir. C’est de cette altérité nouvelle que Blanche-Neige s’adresse à sa mère pour lui dire un « pardon » juste et lui enlever, par ce baiser redevenu enfin possible, la « funèbre couleur qui défigure [ses] attraits », jolie formule qui redonne à la reine ce qu’elle n’aurait pas dû perdre : sa beauté à elle, dans son âge, et non pas celle fraîchement éclose de Blanche-Neige qui ne lui appartient pas. On pourrait dire que Blanche-Neige, comme beaucoup « d’enfants thérapeutes » qui ont besoin de soigner d’abord leur parent pour pouvoir avancer, a réussi, au prix de la souffrance traumatique que ne manque pas de causer chez un enfant le retrait de l’investissement libidinal de sa mère, à ranimer le sentiment d’amour gelé à son endroit, à la renarcissiser. Elle y est parvenue en intériorisant la contradiction qui passe dans le poème par une traversée du mensonge, ce qui fait recommuniquer les deux parties clivées du traumatisme. En d’autres termes, par rapport à la mère-marâtre-méchante-sorcière empoisonneuse du film qui nous a tous terrifiés vers nos quatre ans, l’on pourrait dire que dans son conte en poème, Robert Walser conduit Blanche-Neige à intégrer la mère de l’attachement et celle du pulsionnel, mère sorcière kleinienne difficile à dompter dans notre monde interne.
Les mots « doux », « douceur », points nodaux du texte, révèlent leur fonction de « signifiant » : ce serait autour de la perte de cette mère douce idéalisée de l’enfance que s’articule la dramolette de Robert Walser, la mère douce chantée par maints poètes dont Tolstoï qui exprime dans Anna Karenine que « l’épouse c’est pour le bon conseil, la belle-mère c’est pour le bon accueil, mais rien ne vaut une douce maman. »
L’étranger
Et le prince ?
Tout serait bien pour finir et Blanche-Neige devenue elle-même épouserait le prince et « ils vécurent heureux et… » Ce n’est pas si simple là encore car Robert Walser qui crée le personnage du prince lui fait suivre un autre trajet intérieur. Déçu par Blanche-Neige qui, une fois qu’il l’a sortie du cercueil de verre se révèle froide et sans amour pour lui, il invective la reine empoisonneuse : « monstre » qui le lui rend bien : « étranger bigarré de tache ». Pas de place pour « l’étranger », pas de place pour l’alliance. Voulant épouser la belle princesse, il se retrouve en étranger, stigmatisé par une mère/belle-mère dominatrice, qu’il n’avait pas imaginée. Il décode, en enfant, la scène d’accouplement sauvage de la reine et du chasseur comme une agression dont l’excitation le conduit à déclarer son amour à la reine qui le refuse, au nom de sa juvénilité et de son inconstance envers Blanche-Neige. Son amour pour Blanche-Neige mis à l’épreuve par la reine avec la scène de la dague, dont il arrête le bras in extremis, lui vaut d’être traité de « prince-levraut » en retour. Sa confiance s’égare devant le malin plaisir qu’elle affiche à se jouer de tous. Lorsqu’il dénonce les désirs coupables du chasseur au roi, dans l’espoir d’arrêter la folie perverse et de rétablir la vérité, il n’en ressort rien d’efficace. De plus, Blanche-Neige demande au prince d’oublier le péché au nom de l’adoration qu’il a lui-même éprouvée pour la reine, mais il n’en est pas encore à pouvoir reconnaître le mystère de son propre désir. Le roi, arrivé à point nommé pour inscrire symboliquement, à ce qu’il en paraît, les places de chacun, enjoint le prince à ne pas rester étranger à la joie de tous. Le prince se déclare « non fâché mais non réconcilié » et c’est bloqué au milieu du paradoxe qu’« il prend lâchement la fuite », aux dires de la reine. Blanche-Neige qui craque maintenant pour lui, demande au chasseur de le ramener. Mais comment imaginer qu’il revienne ?
Contrairement aux mouvements psychiques qui vont conduire Blanche-Neige à intégrer la coexistence de sentiments opposés pour sortir de la crise singulière où elle se trouve avec sa mère, le prince de Robert Walser, dans la méconnaissance de l’ambivalence de son désir, reste bloqué entre les deux contraires : « non fâché mais non réconcilié » qui, dans l’inertie de la pensée, ne lui laisse d’autre alternative que la fuite.
Fantasmes
La scène du meurtre dans la forêt que Robert Walser fait rejouer au palais devant le prince, et qui évoquée répétitivement sert de toile de fond à la dramolette, n’a sans doute pas pour seule vocation de montrer au prince les épisodes qu’il a manqués de l’histoire passée de sa fiancée. Lieu d’une grande jouissance, elle se nourrit de l’excitation sensuelle et sexuelle de la reine et du chasseur, autour de l’enfant Blanche-Neige. Cette grande scène érotisée, que se plaît à faire rejouer Robert Walser, évoque l’immolation d’un enfant, tel Isaac sous le poignard paternel, de deux enfants : ceux de Médée poussée au meurtre par son amour trahi. Elle évoque aussi Un enfant est battu et les fantasmes sadiques incestueux retournés en masochisme autour d’une culpabilité refoulée : je suis battu, donc je suis aimé par le père.
À ce propos, je me suis aperçue que Robert Walser évoque précisément une telle scène dans une page de son roman Les enfants Tanner (p. 124) : « Un certain Bill […] arrivait toujours en retard à l’école parce que ses parents habitaient loin […]. Le retardataire devait chaque fois expier son retard en tendant la main pour y recevoir un coup sec donné par une canne de bambou. La douleur pareille à celle d’une morsure faisait jaillir les larmes dans les yeux du petit garçon. Quelle excitation provoquait en nous l’attente de cette punition ! »
C’est cette posture d’amour masochiste qui se montrait déjà dans les singularités du lien mère-fille entre Blanche-Neige et la reine évoqués plus haut, dans le but de ressentir l’amour de la mère et qui entraîne une dépréciation de soi. Demander d’abord le pardon de la reine aurait été une manière défensive de demander à être pardonnée pour une faute non commise en conscience mais pour quelque chose d’indicible qui a blessé puisque l’amour maternel s’est retiré.
L’éclosion de la beauté de Blanche-Neige, « sable en l’œil de la reine », dit avec éloquence le poème, fait d’une rivalité somme toute nécessaire à un psychisme en construction une faute grave qui blesse le narcissisme d’un parent, l’immobilisant dans l’envie et la jalousie. Ici, la dépréciation de soi serait liée à une culpabilité confuse de dépasser, transgresser, avoir accès à des choses qui bloquent chez l’un des parents. Pour garder cet « en plus », il n’y a rien de tel que de faire profil bas, très bas, aussi bas qu’on le voudrait haut si on pouvait l’oser, ce par quoi avait commencé Blanche-Neige : pardonner à la reine. Ne s’agit-il pas de choses analogues lorsqu’un parent, un frère, une sœur se trouvent en grave souffrance psychique ou physique et que les identifications sont entachées de ces empêchements ?
En me plongeant plus avant dans l’œuvre de Robert Walser, j’ai retrouvé très présent ce thème de la dépréciation. Simon, dans Les enfants Tanner, dit à Clara, la femme qu’il aime (p. 89) : « Je suis né pour être un cadeau, j’ai toujours appartenu à quelqu’un. J’étais malheureux quand il m’arrivait d’errer toute une journée sans avoir trouvé quelqu’un à qui m’offrir. Maintenant c’est à toi que j’appartiens tout en sachant que tu fais peu de cas de moi. Tu es obligée de faire peu de cas de moi, les cadeaux sont généralement méprisés. » Mais ce Simon dit aussi : « Je t’appartiendrai longtemps encore après que tu ne seras plus rien du tout, pas même un grain de poussière ; car le cadeau dure toujours plus longtemps que celui qui le reçoit, c’est afin que le cadeau puisse porter le deuil de son possesseur. » Dans un autre chapitre, le narrateur décrit sa mère comme suit (p. 128) : « Quand par exemple nous étions tous à table, mangeant en silence comme nous en avions tous l’habitude, elle prenait brusquement une fourchette ou un couteau qu’elle lançait à travers la salle de sorte que nous rentrions tous la tête pour l’éviter. Si on voulait alors la calmer, elle s’irritait et bien plus encore si on lui faisait des reproches. Notre père avait fort à faire avec la malade. Quant à nous, les enfants, nous nous souvenions avec tristesse du temps où c’était une femme dont l’abord était de tendresse et de respect pour les autres, si bien que lorsqu’on l’entendait vous appeler de sa voix claire, on se sentait heureux de courir auprès d’elle. […] Ces temps envolés me paraissaient dès ce moment faire partie d’un conte merveilleux. »
Je pourrais m’arrêter-là, sur cette dramolette qui a suscité de toute évidence ma réponse transférentielle, en réponse à celle du poète qui l’a poussé à déplier férocement et savamment ce point de butée psychique du conte de Blanche-Neige.
Schizes et effondrements
J’étais partie de la supposition que, écrit par un homme, ce poème sur Blanche-Neige apporterait sans doute un point de vue fantasmatique particulier sur le conte. En fait, ce n’est pas seulement un point de vue de garçon que Robert Walser exprime avec le fantasme de « l’enfant battu » adressé au père, ou avec la soumission érotisée à une mère toute puissante, ou avec l’initiation d’un jeune homme à la sexualité. Ceci reste somme toute, assez repérable et ordinaire. Par contre, il est plus original de voir l’écriture du poème se mobiliser avec acharnement, par le biais de la dialectique du pardon, autour des effets destructeurs causés par le retournement subit, en rejet, de l’amour intense de la mère. Il n’est qu’à se souvenir combien, dans le vrai conte, la reine voulait cette belle petite fille : blanche comme neige, aux cheveux d’ébène et à la bouche rouge sang.
Les effets inconscients de ce brusque retrait affectif chez un enfant ont été développés par Searles avec ses patients schizophrènes, lorsqu’il s’est aperçu que lorsque « l’attitude aimante de la mère est remplacée par le retrait affectif, l’enfant se trouve alors rempli d’amour sans avoir l’objet sur quoi s’épancher ». N’est-ce pas là une autre manière de définir l’enfant-cadeau en mal de receveur ? Cependant, sans aller jusqu’à la schizophrénie, on peut reconnaître plus habituellement, dans ce sentiment de dépréciation qui n’est pas du masochisme à proprement parler, l’expression d’un manque de confiance en soi, d’une difficulté à se sentir aimé et à éprouver que l’on compte pour d’autres. Ce sentiment dépréciatif évoquerait un empêchement maternel ou paternel à investir ou à soutenir narcissiquement son enfant, pour des raisons inconscientes singulières parmi lesquelles le deuil, la dépression, la mélancolie, une faille narcissique, transmise éventuellement par les ascendants.
Mais une œuvre littéraire n’est-elle pas faite de l’étoffe dont les mots - nos mots- sont faits, c’est-à-dire de strates psychiques infinies auxquelles l’écrivain a accès dans sa création et qui donne à l’œuvre son côté universel où le lecteur aime à se mirer et à se projeter à l’envi ? Freud ne fut-il pas le premier à s’émerveiller de ce que la littérature recelât autant de trésors psychanalytiques ? Comme beaucoup d’écrivains, Robert Walser a le génie de faire surgir sous sa plume des personnages inédits aux mouvements psychiques surprenants.
Mais si l’on est curieux de la vie de Robert Walser, l’on découvre qu’il se trouva pris dans des drames psychiques bien particuliers : le septième de huit enfants, il subit la grave faillite économique de son père, la dépression sévère de sa mère, le suicide de l’un de ses frères. À cinquante et un ans, il fut hospitalisé à l’asile une première fois pendant trois ans dans son pays, en Suisse, puis transféré à un autre asile psychiatrique contre son gré, pour cause de schizophrénie, jusqu’à sa mort, vingt-trois ans plus tard. Il mourra à soixante dix-huit ans lors d’une promenade solitaire dans la neige...
Dès lors, cet écrit prend une force supplémentaire si l’on y entend en écho les drames intérieurs de Robert Walser. Sans tomber dans la psychobiographie qui n’est pas notre propos, n’est-il pas, pour le moins, très émouvant de penser que cette connaissance subtile des effets destructeurs que cause le désinvestissement d’amour dans lequel il nous entraîne le temps d’un poème, font partie, au-delà de son talent d’écrivain salué à l’époque par Kafka, Musil et Benjamin, d’une subtile sensibilité aux schizes et ruptures psychiques douloureuses qui le traversèrent et finirent par l’habiter ? L’on ne peut qu’être admiratif et profondément touché par la complexité raffinée avec laquelle il élabore, dans sa création poétique, les modalités fictionnelles qui tentent la re-communication vitale de deux psychismes qui se sont tragiquement perdus de vue dans un miroir…
Bibliographie :
Robert Walser, Blanche-Neige, ed. José Corti, 1987, édition bilingue, traduction par Hans Hartje et Claude Mouchard.
Robert Walser, Les enfants Tanner, ed Gallimard, collect. Folio, 1985, traduit par Jean Launay.
Robert Walser, Félix, ed. Mini Zoé, 1989, traduit par Wilfred Schiltknecht.
Robert Walser, Vie de poète, ed. Zoé, 2006, par Marion Graf.
Robert Walser, L’institut Benjamenta, ed Gallimard, coll. L’Imaginaire, 1993, traduit de l’Allemand par Marthe Robert.
Robert Walser, Retour dans la neige, proses brèves, ed Zoé, 1999, traduit par Golnaz Houdichar.
Sigmund Freud, « Un enfant est battu », in Névrose, Psychose et Perversion, PUF, 1985, traduit sous la direction de Jean Laplanche.
Harold Searles, « Les sentiments positifs dans la relation entre le schizophrène et sa mère », in L’effort pour rendre l’autre fou, Gallimard, 1977, traduit par Brigitte Bost.