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Une analyse sans transfert et des transferts hors analyse

par Fabienne Biégelmann

LOU ANDREAS-SALOME / ANNA FREUD A L’OMBRE DU PERE CORRESPONDANCE 1919-1937 HACHETTE Littératures, 2006

La correspondance entre Lou Andreas-Salomé et Anna Freud peut susciter notre intérêt de bien des façons. Anna, fille de Freud, nous fait pénétrer dans l’intimité de la vie des Freud, de leurs joies et de leurs drames : la mort de l’une des sœurs d’Anna, Sophie, a eu lieu en 1920, un des fils de Sophie, Heinerle, meurt en 1923 en cette même année où Freud subit aussi sa première opération de la mâchoire. Lou, la disciple féminine préférée du maître nous mêle à l’histoire du Mouvement psychanalytique. Mais le point vif de cet échange épistolaire qui suscite notre attention est ailleurs : dans la progression d’Anna Freud, de sa vocation d’enseignante à son choix de la psychanalyse. La jeune fille timide qui n’osait guère prendre la parole en public va devenir membre de la Société Psychanalytique de Vienne puis elle en viendra à représenter Freud au sein de l’A.PI. (Association psychanalytique internationale). Ce cheminement passe par la rencontre avec Lou.

Leur amitié naît en 1921 à l’occasion d’un séjour de Lou chez les Freud à l’initiative de Freud. Les deux femmes diffèrent en tout. Lou a soixante ans, comme la mère d’Anna, qui elle en a vingt six. On sait quelle grande amoureuse fut Lou, combien elle fut aimée. La jeune Anna n’a aucune confiance en elle comme femme, on ne lui connaît aucune liaison avec un homme. Lou est un écrivain connu tant pour ses œuvres littéraires que pour son livre sur Nietzsche ; elle pratique la psychanalyse depuis dix ans, elle a publié en 1916 un article, « Anal et sexuel »1, Anna a une formation d’institutrice, elle n’a guère plus confiance en elle dans le domaine de la pensée que dans celui de la féminité ; elle a entrepris un premier temps d’analyse avec son père en 1918 mais n’a pas encore choisi entre l’enseignement et la psychanalyse. L’amitié entre elles sera forte ; elles se rencontreront quelques fois, à l’occasion de congrès, Anna viendra à deux reprises passer quelques jours chez Lou à Göttingen et Lou fera à nouveau un court séjour chez les Freud ; elles s’écriront beaucoup entre 1921 et 1937, soit jusqu’à la mort de Lou. La vive affection de Lou pour Anna se joue sur fond de transfert à Freud. Dans une de ses premières lettres à Anna, au retour d’un congrès de psychanalyse qui les a réunies, elle écrit : « J’ai eu si souvent à Vienne, comme il m’est arrivé de te le raconter, un rêve dans lequel je conversais avec ton père ; c’était une manière d’atteindre après-coup au but que mes désirs faisaient miroiter […]. Mais cette fois, cela s’est changé en une longue conversation avec toi-je ne sais plus sur quoi, mais le sujet nous était profondément commun, et nous marchions dans je ne sais quelle direction, mais vers un but commun »2. Ecrire à Anna sera aussi une manière de s’entretenir avec Freud. Leur amitié sera tissée de ce but commun : défendre la psychanalyse et le père de la psychanalyse. L’amour de Lou pour Freud relève d’un transfert à une figure paternelle. Deux ans avant sa mort Lou écrivait à Freud : « Que ne puis-je vous voir en face, pendant dix minutes-voir « la figure du père » qui domine ma vie ? »3 Après s’être rendue au chevet de Freud malade veillé par Anna elle exprime l’émotion qu’elle a ressentie en arrivant à la maison de santé en ces termes : « Comme si je rentrais à la maison chez mon père et ma sœur. »4 Entre Lou et Freud pas de cure mais du transfert, transfert de travail fécond dont témoigne toute la dernière partie de la vie de Lou, sa passion pour son activité d’analyste, ses écrits théoriques. Entre Lou et Anna pas d’analyse mais un transfert adressé à Anna qui s’origine du transfert à Freud.



[Article mis à jour le 2007)

Note

Cet article a été publié dans la revue du Cercle Freudien, Che Vuoi ?, n° 27, L’expérience du transfert, 2007, L’Harmattan

1 Lou Andreas-Salomé in L’amour du narcissisme, Anal et sexuel, Gallimard, 1980

2 Correspondance Lou Andréas-Salomé /Anna Freud, A l’ombre du père, 1919-1937, Hachette, 2006,p.9, Abréviation utilisée :Cor. LAS/AF

3 Lou Andréas-Salomé, Correspondance avec Sigmund Freud, Gallimard, 1970, p.225

4 Cor.LAS/AF, p.474

5 Young-Bruehl E., Anna Freud, Paris, Payot, 1991

6 Sigmund Freud à Sandor Ferenczi, 7 Septembre 1915

7 Lou Andréas-Salomé Correspondance avec Sigmund Freud, Gallimard, 1970, p.143 . Abréviation utilisée :Cor.LAS/SF

8 Freud Anna, Féminité mascarade, Paris, Seuil, 1994

9 Freud Sigmund, in Névrose, psychose et perversion, Un enfant est battu, Paris, P.u.F., 1973

10 Freud Anna, Féminité mascarade, Paris, Seuil, 1994, p.58

11 Cor.LAS/AF, p.43

12 Freud Sigmund, Un enfant est battu, Paris, P.U.F., 1973, p.222

13 Freud Sigmund, Un enfant est battu, Paris, P.U.F., 1973, p.233

14 Freud Sigmund, Un enfant est battu, Paris, P.U.F., 1973, p.225

15 Freud Sigmund, Un enfant est battu, Paris, P.U.F., 1973, p.230

16 Freud Sigmund, Un enfant est battu, Paris, P.U.F., 1973, p.231

17 Freud Sigmund, Un enfant est battu, Paris, P.U.F., 1973, p.239

18 Freud Sigmund, in La technique psychanalytique, Observations sur l’amour de transfert ,P.U.F.,1953,p.128

19 Freud Anna, Féminité mascarade, Paris, Seuil,1994, p.75

20 Reznik Serge, Che Vuoi ? Ce que l’homosexualité enseigne sur la loi, Regards cliniques sur la loi, 25, l’Harmattan 2006, p.44

21 Cor.LAS/SF,p.146

22 Cor. LAS/AF p.47

23 Cor. LAS/AF p.230

24 Cor. LAS/AF p.92

25 Cor. LAS/AF p.235

26 Cor. LAS/AF,p.92

27 Cor. LAS/AF, p.260

28 Cor.LAS/AF,p.267

29 Cor. LAS/AF, p.235

30 Cor. LAS/AF,p.113

31 Cor. LAS/AF,p.157

32 Cor. LAS/AF, p.177

33 Youg-Bruehl E., Anna Freud, Paris, Payot, 1991,p.109

34 Freud Anna, repris dans la première partie du livre Le traitement psychanalytique des enfants, Paris, P.U.F.,1951

35 Freud Anna, Le moi et les mécanismes de défense, Paris, P.U.F.,1951

36 Youg-Bruehl E., Anna Freud,Paris,Payot,1991,p.336,337