ADRET : LA RÉVOLUTION DES MÉTIERS VERTS
LOUP VERLET, AU NOM DU COLLECTIF ADRET
Paru en fin mars 2011 aux éditions Autrement, notre livre se compose d’une vingtaine de témoignages qui montrent la variété des emplois créés par la lutte contre le changement climatique et l’enthousiasme de ceux qui les exercent. Preuve est ainsi faite que l’aveuglement volontaire devant le risque climatique peut être surmonté : on peut en même temps ouvrir grands les yeux sur l’éventualité du pire et travailler passionnément, avec beaucoup d’autres, à faire tout son possible pour l’éviter. C’est ce que nous avons fait, à notre manière, en élaborant notre livre avec tous ceux que nous avons eu le privilège de rencontrer.
En concluant La révolution des métiers verts, Adret défend (avec d’autres) l’idée d’une rupture avec l’ultra-libéralisme qui règne depuis une bonne trentaine d’années pour adopter un mode de vie plus sobre et plus égalitaire (déjà décrit dans Travailler deux heures par jour) qui aurait l’avantage immédiat de créer un grand nombre d’emplois et de contribuer à la construction d’un monde plus solidaire. Le problème que nous y abordons est d’une extrême urgence, car il concerne la survie d’une majeure partie de l’humanité. Mais sa solution se heurte à notre aveuglement volontaire devant la crise climatique. Situé à la frontière du psychique et du social, cet aveuglement devrait intéresser les analystes dont la passivité en ce domaine me stupéfie et me désole. Car nous nous trouvons devant un tournant de l’histoire, qui peut être symbolisé par l’image de couverture que notre éditeur a choisie pour nous : la voiture qui roule sur la route bien tracée conduisant au désastre a tout juste le temps d’y échapper en empruntant la sente malaisée qui se présente sur sa droite.
Notre livre, dont j’ai annoncé l’élaboration dans mon exposé Avenir climatique et désir d’analyse* , ne constitue pas un catalogue de tous les métiers intéressés par la réduction des émissions de CO2. Nous nous sommes limités à des secteurs où nous pouvions espérer des témoignages libres et vivants. C’est ainsi que nous avons rencontré des climatologues, des agriculteurs et des forestiers, des professionnels du bâtiment, des gestionnaires de l’espace et des ressources, des spécialistes de l’économie verte, des enseignants et des formateurs. Si ma liste est ennuyeuse à lire, les textes auxquels elle renvoie ne le sont pas. Invitation au voyage… Le livre se termine par une postface intitulée Car l’urgence est politique ! Il y est montré que, après l’échec de Copenhague et le vague espoir entretenu à Cancùn, un accord international contraignant sera très difficile à obtenir. Cela est d’autant plus grave que les émissions nocives des pays les plus riches ne cessent d’augmenter. Alors que les événements survenus au Japon conduisent à accélérer la sortie du nucléaire qui malgré ses graves inconvénients a l’avantage d’être très peu émissif, on construit partout dans le monde des centrales thermiques qui, destinées à produire de l’électricité, émettent une quantité catastrophique de CO2 que l’on n’est pas près de séquestrer : c’est ainsi que la Belgique ou le Danemark émettent deux fois plus de gaz carbonique que la France ou la Suède **. Quant à l’extraction du gaz de schistes ou de sables bitumineux, il s’agit d’une entreprise véritablement criminelle qui devrait être interdite.
Au texte que j’ai présenté en 2009 pour la session sur le désir d’analyse, j’ajouterai que, bien que largement masquée par l’inertie du système climatique, les conséquences du changement climatique se manifestent de plus en plus clairement. L’an passé fut l’une des trois plus chaudes années de la dernière trentaine. Il s’ensuivit un peu partout dans le monde, des inondations, des incendies de forêts, des périodes d’extrême sécheresse. Pensons ici au Sahel, où la famine décime des millions d’enfants pendant que de larges portions du territoire sont rachetées par des spéculateurs, notamment chinois, en vue de s’approprier et d’exporter la production locale. En même temps que la population africaine s’accroît à un rythme vertigineux, elle est de plus en plus empêchée de migrer vers les pays plus riches. Il faut ici méditer sur ce qu’il faut bien voir comme un génocide programmé. À moins que la résistance s’organise…
Il me souvient que, lors du débat qui a suivi mon exposé, Alain Baïtelli réussit à ramasser en quelques phrases ce que j’avais tenté de dire, tandis qu’une personne intervint pour dire qu’elle n’y voyait que l’expression de mes problèmes personnels, ce qui, pour elle, rendait caduc mon souci pour l’avenir climatique. Alors que c’est l’inverse qui est vrai. Car, de fait, j’ai été mis, tôt dans ma jeunesse en face d’une évidence : la réalité extérieure peut devenir folle. J’ai dit dans le texte publié par Épistolettre que mon père, engagé dans la résistance, était resté muet après la libération sur ses activités clandestines. Mais, simultanément, j’écoutais les récits des amis de notre famille au retour des camps. C’est ainsi que j’entendis Anise Postel-Vinay et Germaine Tillon, retour de Ravensbrück, raconter l’histoire de leur camarade Margarethe Buber-Neumann. Celle-ci était la femme de Heinz Neumann qui, secrétaire du parti communiste allemand au temps de Hitler, avait été envoyé en Espagne et, rentré en URSS, avait été fusillé dans les grandes purges de 1938. Son épouse avait échappé à la mort, mais expédiée au Goulag. Offerte par Staline à Hitler comme cadeau destiné à célébrer l’alliance germano-soviétique, elle fut immédiatement enfermée à Ravensbrück.
Comme par hasard, la majorité de celles et ceux que j’ai suivis en analyse avaient subi, directement ou à travers leurs ancêtres, les effets indicibles de la folie de l’histoire dont je parle ici. Nous y reviendrons en détail dans l’autre inconscient, titre du livre que, Dominique Delaunay et moi sommes en train d’écrire. Nous avons éprouvé, en travaillant ensemble, que, comme pour la folie réelle, on ne guérit jamais de la rencontre de la réalité extérieure devenue folle. Mais, au lieu de la subir, on peut apprendre peu à peu à « faire avec » sans être jamais assuré qu’on n’en éprouvera pas à nouveau les effets.
Ce qui nous ramène à La révolution des métiers verts. La réalité folle dont il est question lorsqu’on envisage le problème du climat ne se situe pas dans unpassé traumatique, mais dans un avenir terrible qu’il faudrait éviter. On doit en même temps ouvrir les yeux sur l’avenir climatique et s’engager dans des actions, aussi minuscules soient-elles, pour éviter le pire. Je souligne la nécessaire simultanéité du penser et du faire, car l’un ne peut aller sans l’autre, l’expérience le montre. Mais au-delà d’un engagement politique qui nous requiert en tant qu’êtres humains, une tâche spécifique revient aux analystes : penser l’aveuglement volontaire face à l’avenir climatique, parce que cet aveuglement se situe entre le psychique et le sociopolitique.
* Épistolettre N°35, p. 97-115.
**Le Treut et Jancovici, L’effet de serre : Allons-nous changer le climat ?, Flammarion, 2004, p. 151.
Quelques livres nourrissants.
Une enquête sur le climato-scepticisme qui se lit comme un roman policier : Stéphane Foucart, Le populisme climatique, Denoël, 2010, 19€.
Un livre de base sur le climat, les émissions de gaz à effet de serre, la nécessité de changer de mode de vie : Le Treut et Jancovici, L’Effet de serre, Flammarion, 2004, 9€.
Des glaces de l’Antarctique au climat de demain : Jean 1ouzel, Claude Lorius et Dominique Raynaud, Planète blanche, Odile Jacob, 2008, 28€.
Comment vivre autrement ? Après Travailler deux heures par jour (Seuil, 1977), Résister (Minuit, 1997), Le Changement climatique : aubaine ou désastre ? (Cerf, 2007) : Adret, La révolution des métiers verts, Autrement, 2011, 18€.