
Gérard Haddad : « Lumière des astres éteints - La psychanalyse face aux camps ».
Éditions Grasset. 296 p.
Gérard Haddad est un analyste qui ne fait pas dans la dentelle. C’est même là un des traits qui lui est le plus original. Malgré cela, aussi seul qu’il a toujours été dans sa relation à la cause analytique… on ne s’ennuie pas à la lecture de ses livres. Ce n’est pas convenu, ce n’est pas mal écrit et ce n’est pas léger. Il fait partie de ces quelques auteurs avec qui on a périodiquement un rendez-vous. Dans ce nouvel opus, le psychanalyste étudie et met en lumière comment la folie meurtrière qui a caractérisé la fin du dernier conflit mondial a opéré à notre insu des bouleversements non seulement dans la subjectivité, psychanalyse et psychiatrie comprises, mais aussi dans les soubassements structurels de nos sociétés, dans la politique, en passant par l’art contemporain et la littérature. Le tout aux antipodes de l’habituelle « foire à la douleur » concernant ce sujet qu’il ne manque pas d’analyser au passage.
Combinant les genres analytique et littéraire, la première partie de ce livre débute par un récit alterné de deux cures figurant le pain quotidien d’un psychanalyste. L’une semble ne pas être d’une grande portée, on sent pourtant l’écho d’un désastre à venir. Le divan se partage entre déportés et filles d’officiers de la Wehrmacht. Avec les talents de conteur de celui qui sait transformer une cure en roman, on se demande avec lui où ces séances vont le mener. Les choses se compliquent, il a l’air quelquefois un peu dépassé, avec un métro de retard, par ces séances qui se transforment en cyclones. Percutant et dérangeant, ce récit nous éprouve. Avec patience et sobriété, il reconstruit et tisse ces écrasants témoignages. Un récit bien tourné donne mieux à comprendre que des vignettes cliniques. Apprenant de ses patients, il se rend bientôt compte qu’il en sortira quelque chose pour lui, pour sa trajectoire propre. Ce livre qui semble s’écrire malgré son auteur en est la trace. Le livre raconte aussi l’histoire du livre.
Plus loin, pièces à l’appui, il met à jour à travers des cas cliniques de patients en consultation privée ou hospitalisés, les principales caractéristiques de cette clinique : un moi qui éclate, une destruction de l’image spéculaire du sujet, des mensonges ou des versions différentes d’un même récit qui se succèdent, des « tromperies du psychisme », ce qu’il appelle une structure « en feuilletage » de la mémoire , une reconstruction difficile. Le camp est le lieu où le nœud du symbolique, de l’imaginaire et du réel a été brisé. Au-delà du trauma, une déshumanisation du côté du réel, celle de ces revenus de l’enfer et de leurs descendants.
Peu à peu, le mystère des retombées de ce trou noir se désépaissit. On se déprend de certaines cécités : le déclin, l’engourdissement européen ne sont-ils pas une conséquence à long terme de cette descente aux enfers même si celle-ci paraît lointaine ? Les effets pathologiques que le camp a imprimés sur nos valeurs sont avérés. De même l’inextricable conflit israélo-palestinien qui y plonge ses racines avec des aspects mal connus : les survivants des camps ont été très mal accueillis en Israël où ils ne rencontrèrent que mépris et reproches, ternissant la belle photo de l’idéal sioniste. Paradoxe débouchant sur des situations psychiques collectives et particulières complexes et difficiles à appréhender. On apprend également que l’idée, le concept du Club Méditerranée a germé dans une famille de déportés. Un camp peut en cacher un autre. Toujours loin des sentiers battus, on fait également connaissance, témoignages à l’appui, avec les résistances des institutions psychanalytiques, pas toujours très claires sur la question.
L’enquête que Gérard Haddad mène aujourd’hui fait écho à la réflexion de Lacan qui a été le premier à mettre en avant ce rapport du sujet occidental à l’histoire, qualifiant le camp de « réel de notre temps » dans le texte fondateur de l’École Freudienne de Paris, désignant ainsi cette rupture totalitariste du XXe siècle, intervenue peu ou prou à l’instant où Freud disparaissait et dont les répercussions font l’objet de ce livre.
Beaucoup de praticiens ont souvent semblé empotés, agacés, impuissants, dépassés par le poids écrasant de cette sale histoire sur les psychismes, y compris le leur. Était-ce là leur seuil d’incompétence dans leur discipline ? Personne ne voulait croire à ces souffrances, à cette science-fiction, et ce n’est qu’au niveau du transgénérationnel qu’on a compris qu’il y avait quelque chose qui venait des parents. Malgré cette boue qu’on pourrait trouver de bon ton de ne pas remuer, Gérard Haddad avec ses traits d’archéologue en prend le risque, ce livre est une bouffée d’oxygène dans le ron-ron des textes analytiques. Il est en outre beaucoup moins sinistre que prévu. Également, comme tous les livres qui racontent effectivement quelque chose, c’est un portrait extrêmement personnel. Un livre imparfait d’après son auteur, aux chapitres un peu décousus, mais peu importe. Ce qui est arrivé n’est pas indéchiffrable, et c’est là qu’il faut tenter d’inventer et d’utiliser de nouveaux outils car on ne construit pas le présent et le futur sur autre chose que le passé.
Gérard Haddad est ingénieur agronome, psychiatre et psychanalyste. Il a publié entre autres : Manger le livre, L’enfant illégitime, Le jour où Lacan m’a adopté, Le péché originel de la psychanalyse.
Anne Djamdjian
(source Œdipe http://www.oedipe.org/fr/prixoedipe...)